L’épouvantail : les origines effrayantes d’un homme de paille

Lépouvantail, figurine de paille, attend immobile dans les champs et les jardins. Son but ? Effrayer les oiseaux afin de les empêcher de manger fruits et graines. Au sens figuré, cet être inanimé désigne celui qui inspire de vaines frayeurs. C’est sous cette forme qu’il apparaît dès l’Antiquité. Croquemitaine, il dompte les enfants et les empêche de commettre des bêtises. Retraçons l’histoire de ce monstre qui peuple toujours notre culture…

Scarecrow-épouvantail-origines-légendes-mythologie

Épouvantables épouvantails

La définition de la peur vaine

Croquemitaines-épouvantails
Le croquemitaine effraie les enfants, en pleine nuit.

Dès l’Antiquité, les épouvantails représentent tout ce qui inspire des peurs invisibles. En ce sens, ils se rapprochent des croquemitaines, personnages imaginaires destinés à apeurer les marmots. Mais, ils englobent plus d’aspects que ces derniers. Ils peuvent surgir pendant la journée alors que les seconds hantent les nuits et préfèrent l’obscurité. Ils peuvent être des objets, des plantes ou même une idée alors que les croquemitaines demeurent des créatures bien définies.

Par exemple, l’aconit, plante vénéneuse à fleurs bleues, sert d’épouvantail aux démons, depuis que l’archange Michaël en a frappé la racine d’une de ses flèches. L’ail produit le même effet chez le vampire. Les peurs causées par ces végétaux restent pourtant vaines : elles ne provoquent aucun effet physique sur ceux qui en ont peur. Chacun de nous possède son propre épouvantail : une chose qui nous effraie, mais qui, en réalité, ne comporte aucun danger. Ceci équivaut au mannequin de paille sur lequel on projette des croyances et des superstitions alors qu’il demeure inanimé.

Les épouvantails dans la mythologie

Durant l’Antiquité, les nourrices inventent un tas de créatures imperceptibles afin de conserver le dessus sur les enfants. Rien que l’évocation de leurs noms provoque des tremblements. Ces abominations redoutées prennent souvent les traits de femmes aux destins tragiques. La plus célèbre d’entre elles demeure Lamia, une princesse libyenne d’une grande beauté. Elle commet l’erreur d’entretenir une liaison avec le puissant roi des dieux Zeus. La jalousie de sa femme Héra la frappe de folie. La jeune femme dont le prénom signifie « grand requin » dévore ses propres bébés. Transformée en ogresse, elle mord désormais filles et garçons désobéissants.

Mormô, elle, adopte plusieurs formes grâce à son pouvoir de métamorphoses. Un loup, un cheval, un bruit, et même un gémissement véhiculent sa présence. Alphito rôde sous la fourrure d’un horrible loup-garou alors que Gélo, belle jeune fille devenue fantôme, enlève ses petites victimes. Quant à la sublime Acco, choquée par sa vieillesse, sombre dans la démence, s’enlaidit et dirige sa colère contre les bambins.

Les contes et comptines de l’épouvante

Beaucoup d’histoires anciennes évoquent des êtres affreux. Le plus connu est le Grand méchant loup qui montre ses crocs dans plusieurs contes enfantins. D’ailleurs, plusieurs épouvantails des enfants prennent une forme animale. À Marseille, la Garamando, un loup-garou, les menace. Le Barbaou en Basse-Bretagne est un animal imaginaire. En Auvergne, la Baragouia est une bête hideuse. À Lille, le grand-père Loripette possède d’horribles yeux rouges, à tel point que les nouveau-nés ferment leurs paupières dès qu’ils entendent son nom. Et il y a la Bête à sept têtes qui rôde dans les campagnes alors que personne ne l’a jamais vue.

Le Boogyman, célèbre croquemitaine
Le Boogyman est le croquemitaine par excellence.

À Boston, un ours se cache sous les lits, prêt à saisir les jeunes indisciplinés. Ceux qui refusent de dormir risquent de recevoir la visite du Boogyman, issu du mot anglais bogeyman, « croquemitaine ». Par chance, le Marchand de sable, « The Sandman », intervient pour les plonger dans les bras de Morphée, le dieu des rêves.

En Bohême, région de la Tchéquie, Polednice, une ogresse, capture les enfants qui crient pendant le déjeuner. Elle apparaît toujours à midi précis. Perechta préfère les étriper s’ils n’ont pas jeûné la veille de Noël ! Néanmoins, elle montre un petit cochon d’or à ceux qui respectent la tradition. Le géant Gargantua joue lui aussi un rôle dissuasif en France et en Grande-Bretagne.

Beaucoup de bêtes hantent aussi les eaux pour éviter aux enfants de trop s’y approcher. C’est le cas du Bras-Rouge, un ogre géant du marais poitevin. En Haute-Bretagne, il s’agit d’une bête verte qui agrippe les imprudents et les entraîne dans le fond. En Normandie, la Havette saisit ceux qui s’approchent trop près des fontaines. En Alsace, le Hôgemann, « l’homme au croc » attend dans les puits et les rivières. Tout ce qui représente un danger pour les enfants (l’absence de sommeil, le manque d’appétit, la noyade…) possède son propre épouvantail ou croquemitaine.

Le monstre des champs

Gardien des jardins et terreur des oiseaux

Citrouilles, corbeaux et épouvantail
Citrouilles et corbeaux gravitent autour de la figure de l’épouvantail, associée à l’automne et à la moisson.

Peu à peu, l’image de l’épouvantail s’est distinguée de celle du croquemitaine. Il intègre le cortège des monstres d’Halloween, sous l’apparence d’un mannequin en paille habillé de haillons. À ses côtés, on retrouve Jack O’Lantern, le fantôme à tête de citrouille. Certains plaisantins n’hésitaient pas à placer des bonshommes affublés d’un drap blanc au bord des champs pour effaroucher les demoiselles qui se rendaient à la messe de minuit. La tête de ces figures fantomatiques était surmontée d’un potiron aux yeux et à la bouche creusés. Une lanterne placée à l’intérieur éclairait l’inquiétant personnage.

L’épouvantail gagne peu à peu les jardins. En effet, outre les voleurs, les oiseaux mangent les graines et les fruits de la récolte. Par exemple, les merles raffolent des cerises. Mais le moineau reste le principal ennemi. Dans la mythologie grecque, le dieu Priape, caractérisé par sa laideur, prend le surnom d’Avistupor en tant que divinité titulaire des vignobles et des vergers qu’il défend contre les chapardeurs. Armée d’une faucille, sa représentation veille entre les arbres.

Dans les anciennes campagnes liégeoises, l’épouvantail se révèle très glauque. C’est une simple branche placée au milieu d’un champ ensemencé et sur laquelle pendent des corbeaux ou des éperviers morts. On l’appelle l’Espawta destiné à éloigner les oiseaux. Dans la tradition populaire, l’image du corbeau s’associe à celle de l’épouvantail et la renforce.

Des noms terrifiants

À l’instar des différents noms de croquemitaine, chaque canton y va de son terme pour désigner son épouvantail. Dans l’Auxois, région de la Côte-d’Or, on parle d’un Aipouchichou, issu d’aipouchi, « effrayer ». Dans l’Aube, c’est un Épantiot ; en Haute-Bretagne, un Félipoux (« fais-lui peur »). On dit alors de quelqu’un de mal habillé qu’il a l’air d’un félipoux.

En Lusace, le Priserpanc, dissimulé dans les champs, empêche les enfants d’écraser les blés. Et ce n’est pas la seule menace de cette région ! Serpovnica aime couper les têtes. Quant à l’Anne, elle revêt une robe blanche et se promène avec une faucille à la main. Ses dents énormes en effraient plus d’un. Mieux vaut éviter de s’aventurer aussi en forêt, car la jeune princesse Dziwica, vêtue d’une robe de chasse, y attend ses proies humaines.

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L’épouvantail ressemble beaucoup à un fermier ou paysan empaillé.

À Hingenne, près d’Anvers, on trouve Voddeman, « homme à loques ». En Flandre, Vogelschrik, « effroi des oiseaux » épouvante les lieux. Des petits moulins dont les ailes s’agitent au moindre vent remplacent parfois les mannequins effrayants. Aux environs de Hasselt, ville de Belgique, un mouchoir rouge remue au gré des courants d’air derrière les moulins. Le Spaweta dans les Ardennes belges repousse aussi les sangliers dans les cultures de pommes de terre. Il porte une faux qui se balance au vent et un bout de ferraille qui résonne dans la nuit. Certains portent une lampe à pétrole pour éloigner les animaux nocturnes. À Canne, le Strooyeman, « homme de paille », porte lui un haut-de-forme comme le bonhomme de neige. En Vendée, l’Épourail chasse les moineaux. On l’appelle souvent le bonhomme de paille. On utilise également des pommes de terre piquées de plumes et fixées à un bâton ou encore des moulinets bruyants pour faire fuir les indésirables ailés.

Le Mombo-Jombo, un épouvantail qui terrorise les femmes
Le Mombo-Jombo : jouet des hommes, terreur des femmes.

En Guinée, le Mombo-Jombo permet aux hommes d’asseoir leur domination sur leurs femmes. Si l’une d’entre elles a commis une faute, même si ce n’est pas vrai, le colossal épouvantail débarque sur la grande place. D’ordinaire, il demeure suspendu à un arbre à la lisière du village. À sa vue, toutes les femmes se figent. Composé d’écorces d’arbres peintes avec grossièreté, il arbore une longue robe à manches et un bonnet pointu, orné de symboles mystérieux. Qui va-t-il accuser parmi les villageoises ? La femme désignée doit s’approcher et subit une sévère humiliation sous le poids des critiques. Le plus terrifiant dans cette histoire est que ce sont les autres femmes, ses amies, qui la fustigent. Les femmes ignoraient que l’un des hommes se cachait à l’intérieur du Mombo-Jombo pour l’animer et pensaient qu’il s’agissait d’un vrai monstre. Ce secret fut longtemps conservé.

Jolis épouvantails

Les épouvantails, véritables décorations du jardin
De nos jours, les épouvantails concurrencent les nains de jardin.

Les épouvantails tendent désormais à devenir de véritables décorations de jardin. Dans la commune de Campan, en Hautes-Pyrénées, les Mounaques sont des poupées grandeur nature constituées de foin, de chiffons et de vieux habits. Exposées dans les rues ou au milieu des jardins, elles égaient le paysage.

 

Pour aller plus loin


Sources :
  • Dictionnaire de la fable de François Noël, 1803.
  • Dictionnaire mythologique universel d’Edward Jacobi, 1863.
  • Dictionnaire universel, historique et comparatif de toutes les religions du monde de Jacques-Paul Migne, 1837.
  • Revue des traditions populaires.

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