« L’Épreuve » de Thomas Hilløkâ

Un magicien sur un tapis volantL’auteur Thomas Hilløkâ met en scène le tapis volant dans une épreuve magique des plus périlleuses. Il est né le 6 janvier 1988, à Amiens, dans la Somme. Musicien mélomane déjà féru de lecture et d’écriture depuis son plus jeune âge, il tombe amoureux de la grande littérature au lycée, et tout particulièrement de la poésie classique, avec Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Hugo et d’autres, moins connus comme Verhaeren. Il écrit un premier recueil non publié de poèmes néo-classiques, intitulé Poèmes Thanatériques, et d’autres poèmes isolés. Il s’essaie ensuite à la prose et découvre L’Écritoire des Ombres où il parfait sa plume. Il apprécie autant la SFFF que l’horreur, a fortiori psychologique, où la nature humaine devient égérie. Issu du funéraire, la mort et la vie, dichotomie perpétuelle, constituent une constante source d’inspiration. Il lit Tolkien, Andrzej Sapkowski et G.R.R. Martins, entre autres, et, dans un autre registre, Hitchcock, Lovecraft, Poe et Stephen King, pour ne citer qu’eux. Depuis peu, il s’essaie aux appels à textes et publie ses textes sur Scribay, sous le pseudonyme de Thomas HILLØKÂ.

(Merci au Royaume Bleu pour cette publication sur le blog, en vous souhaitant une bonne et magique lecture.)

« L’Épreuve » par Thomas Hilløkâ

(© 2019 Thomas Hilløkâ Tous droits réservés)

Je marchais dans les pas marqués du Maître, comme lui, affublé d’une tunique en toile de jute déchirée et brûlée ça et là, recouverte d’une cape cache-misère effleurant le sommet de mes bottes. Une fois sous son égide, d’aucuns pouvaient dire adieu à l’élégance légendaire des chapeaux de mage et de la robe traditionnelle, parée de broderies et de motifs mystérieux. Avec lui, point de tout cela. Le fond prévalait de loin sur la forme. Il n’avait cure des cheveux en bataille, des haleines de vache et des mines enfarinées. En le voyant, on comprenait vite pourquoi.

Nombre de citadins le prenaient pour un gueux de passage lorsqu’il s’aventurait à la lumière du jour, dans les rues d’Agvad, car, en réalité, il préférait la compagnie de ses initiés ; à défaut, la solitude, tapi dans l’ombre de souterrains plus vieux que lui.

Nous avancions tous deux jusqu’à la salle d’entraînement. J’ignorais parfaitement la nature de l’épreuve du jour. L’odeur âcre de transpiration du Maître, bien qu’atténuée par la fraîcheur ambiante, voletait jusqu’à mes narines, crispées d’écœurement. Cette apparence négligée celait un savoir d’une absolue rareté, seule bonne raison qui nous poussait à souffrir en silence.

Le Maître empoigna son trousseau de clés, déverrouilla la lourde porte en bois vermoulu, et me laissa passer. J’inclinai la tête en guise de remerciement, les boyaux noués. Me revint en mémoire l’épreuve de manipulation de l’eau de la semaine précédente et cette sphère liquide, par trois fois ma taille, lévitant au centre de cet espace circulaire. Nous l’appelions d’ailleurs « l’arène ». Le Maître redonna deux coups de clés pour nous y enfermer, avant de s’envoler avec lenteur vers la plate-forme qui surplombait la zone d’essai, presque vide.

— Bien ! Vois-tu ce tapis que tu piétines à l’instant ? C’est cela, ton épreuve. Donne-lui vie et chevauche-le. Je te regarde à l’œuvre.

Il croisa les bras et ne pipa plus aucun mot. Je me remontai les manches et restituai par la pensée les signes adéquats. De mes phalanges émergea un voile verdâtre, presque bleu, qui suivit chacun de mes mouvements. Alors, voyons… La voûte… la vasque… et… la patte de loup. Ce devrait être bon.

Mon regard se porta vers le Maître, impassible, à l’image d’une statue de chair. Je ne glanai aucun indice entre ses rides quant à la qualité ou la réussite de mon signé.

Le tapis devait mesurer environ deux jambées de long, soit environ deux têtes de plus que moi, et une de large. Il était dépourvu de motifs, couleur bouse et poussiéreux à souhait. Il représente assez bien son propriétaire à vrai dire… Un sourire s’esquissa sur mon visage, renforcé plus encore par la première ondulation visible de ce qui ressemblait plutôt à un immense paillasson.

Je m’assis dessus pour ne pas chuter lors de l’envol. Le tapis s’animait, ondoyait sur le sol de pierre humide, et s’en éloignait doucement. D’abord, une demi-jambée, puis une entière. Pourtant, le Maître demeurait stoïque en haut de son perchoir. Cela m’intriguait, et m’inquiétait même. Quelque chose clochait. Soudain, le tapis s’inclina et se bomba, de sorte que mon éviction fût inévitable. Je retombai sur mes pieds et visualisai derechef l’ordre et le sens des signes, sans pour autant y déceler de fautes.

Debout, face au tapis qui venait de se tendre à l’horizontale, je réfléchissais. Mais cette trêve ne dura qu’une poignée de secondes. La maudite carpette fondit sur moi, si raidie que j’eus l’impression de prendre un mur de plein fouet, projeté sur les pavés. Cette fois, une bien mauvaise réception respecta sa promesse de douleur et d’égratignures.

Piqué dans mon orgueil, je réitérai le signé de mes mains moites. Le tapis se rua de nouveau sur moi et m’enveloppa pour m’enserrer progressivement, tel un serpent autour de sa proie. Mes bras s’aplatirent contre mon corps. Je me sentais branche morte sous la semelle d’un colosse, sur le point de se rompre. La panique me gagna, et même hurler releva dès lors de l’exploit. Le sang m’empourprait les traits. Je peinais à respirer. J’allais mourir étouffé par une vulgaire lirette, sale et puante. J’adressai un dernier regard d’incompréhension et de détresse au Maître avant la pâmoison, et, dans mes pupilles embrumées, se reflétèrent enfin ses signes. Le tapis relâcha sa prise et s’écroula avec moi sur le sol. Plusieurs quintes de toux s’ensuivirent.Tandis que je reprenais mes esprits, je perçus le rire moqueur du Maître, toujours sur son perchoir.

— Voilà ce qui arrive quand on réalise la voûte dans le mauvais sens, tête de pioche, grasseya-t-il. Une erreur de débutant ! Mais à présent, je suis sûr que tu ne la commettras plus jamais. Du reste, estime-toi heureux que je ne me sois pas endormi comme la dernière fois. (Le maître me rejoignit en planant et réalisa le signé sans erreur. Le tapis se retendit et rétablit sa lévitation.) Allez, monte !

— À deux là-dessus ?!

— Monte, te dis-je ! Et assieds-toi en tailleur.

Une fois en position, le Maître effectua un signé mystérieux.

— Quel est ce signé, Maître ?

En réponse, je n’obtins que ce sempiternel sourire enseveli dans sa barbe brunâtre, clairsemée de poils argentés. Jusqu’alors bras écartés, il rapprocha subitement ses paumes et le tapis se referma sur moi comme une fleur sur un insecte. Puis elles s’élevèrent avec délicatesse vers le dôme de pierre au-dessus de nos têtes et le tapis décolla plus encore, en direction du nichoir qu’il avait occupé pendant mes vaines tentatives. La grille, entravant le long tunnel en prolongement de cette plate-forme, disparut. Ainsi donc était-ce une simple illusion.

— Je te saurais gré de ne pas vomir sur ton destrier… À tout de suite !

Ce furent les derniers mots du Maître avant que notre plate monture ne n’engageât dans ce passage secret en forme de spirale. Au fur et à mesure de notre progression, elle gagnait en vitesse, à tel point que l’air finit par dégager les mèches rebelles de mon front. Les torches murales s’allumèrent devant moi, éclairant la galerie. Le destrier de tissu s’inclinait dans la courbe de plus en plus resserrée. Nous avions dû dépasser la vitesse d’un cheval au galop. Soudain, un mur quitta l’angle mort et se dressa sur notre route. Le tapis fonça dessus. Je fermai les yeux, la bouche tordue en prévision de l’impact. Puis, je sentis la tendresse du soleil sur mon visage et la pureté aérienne de l’extérieur.

Je rouvris les paupières. Ne jouissant pas d’un cou de chouette, impossible de regarder d’où nous venions de sortir. Je ne pouvais voir que le sol verdoyant et les frondaisons du bois d’Agvad s’éloigner à toute vitesse. Nous nous stabilisâmes à au moins quatre ou cinq-cents jambées de hauteur. Le tapis ralentit et conserva son inclinaison vers l’avant. Je survolais la cité fortifiée et ses interminables remparts. Même les deux tours royales, pourtant colossales, paraissaient amoindries. Les rues pullulaient, les paysans travaillaient leurs terres en périphérie de la capitale. Au nord-ouest, les champs de fleurs médicinales et ornementales exposaient leurs magnificences, à l’image d’un arc-en-ciel dont on aurait mélangé les couleurs. J’étais émerveillé.

Deux griffonniers, sur leur musculeuse monture ailée, faisaient leur ronde matinale. Ils coupèrent net leur trajectoire habituelle et bifurquèrent pour se diriger vers moi en toute hâte. En dépit de la distance, je crus constater qu’ils armaient leur arbalète. L’un d’entre eux tendait le bras vers moi. La panique poignit de nouveau, plus encore lorsque des battements d’ailes surgirent dans mon dos, accompagnés d’un grondement clairement hostile. Ma tête pivota au maximum et croisa l’œil alvéolé et gluant d’un dodécapode : une espèce de mille-pattes chitineux, réduites à douze, muni de quatre ailes de mouches géantes et d’une paire de crochets venimeux pour paralyser et déchiqueter les moucherons dans mon genre.

Les premiers carreaux me sifflèrent à l’oreille. Aucun ne toucha l’ignoble créature. Sans signe annonciateur, la lirette piqua vers l’eau du fleuve qui longeait les remparts nord-est. Les coups d’aile du prédateur nous suivirent. Je les entendais non loin derrière. Il ne nous suivrait pas longtemps, car la ville effrayait son espèce, ne chassant que dans les cieux.

La vitesse doubla. Mes yeux se mirent à pleurer. Le tapis redressa la trajectoire et nous rasâmes les eaux agitées du Kër, enchaînant les passages sous les ponts en pierre d’argent. Des flots, surgirent alors les longues et puissantes mandibules d’un rouge-gueule, que nous esquivâmes in extremis. Le Maître va vraiment finir par me tuer un de ces jours…

Le rase-mottes cessa et nous reprîmes de la hauteur à la verticale en suivant de près les remparts, jusqu’à en franchir les créneaux, au nez et à la barde de la garde. Je n’eus même pas le temps d’entendre leur étonnement que le tapis me faisait déjà zigzaguer entre les toitures et les cheminées, puis se rapprocha des pavés, parcourant les venelles obombrées par-dessus les couvre-chefs des citadins et les étals du marché des rues principales. Malgré la vitesse, l’odeur des épices et de la viande cuite et saucée, à l’approche de l’heure du repas, s’invitèrent en moi et m’aiguisèrent l’appétit. Au détour d’un carrefour, une calèche dorée tirée par quatre isabelles bardées du cou à la croupe nous barra la route. Oh non, la calèche royale ! Ils vont voir mon visage ! Je vais finir à la potence.

Le tapis modifia sa forme et m’enveloppa la face. Quelle odeur immonde ! Aussitôt, il repartit vers les nues après avoir sauté au-dessus des élégantes montures. Nous repassâmes rapidement au-dessus des remparts pour regagner le bois. Sur le retour, un insecte s’écrasa sur mon front, étalant lors du choc ses minuscules organes dessus. Dégoûtant !

Un trou se laissait entrevoir parmi les cimes et nous approchâmes de lui, pour l’emprunter enfin. Le tapis freina, slaloma entre les troncs et pénétra une cavité à l’instant révélée dans un énorme bloc de pierre. Ah, c’est de là que nous sommes sortis tout à l’heure.

Nous retraversâmes la spirale jusqu’au tunnel final avant de déboucher dans « l’arène », où le Maître gesticulait dans tous les sens. Ses mains dessinèrent un ultime signé et le tapis se posa tranquillement sur le sol, avant d’éclore et de me libérer.

— Maître ! C’était… incroyable !

— Et encore, tu n’étais pas debout sur le tapis ! Mais nous verrons cela plus tard.

« Colinà » d’Eugène

un tapis volant en écailles de serpentL’auteure Eugène nous entraîne dans une légende régionale pour nous faire découvrir son tapis volant. Après avoir travaillé comme graphiste, dessinatrice, assistante compositeur et façonneur en imprimerie, Eugène est revenue dans son Ardèche natale afin de se consacrer entièrement à l’écriture et à l’illustration. Elle travaille actuellement sur un recueil de contes traditionnels Ardéchois dont les protagonistes sont des animaux anthropomorphes.

Après avoir lu la nouvelle Colinà, l’auteure vous propose de découvrir la légénde Ardéchoise évoquée dans son histoire.

Colinà par Eugène

(© 2019 Eugène Tous droits réservés)

Il y a bien longtemps de cela, du temps où les Hommes savaient encore parler aux animaux, vivait une jeune orpheline prénommée Colinà. Elle avait été recueillie par un couple de paysans et travaillait pour eux.
Le fermier et sa femme étaient tous deux très avares : « un sou est un sou », répétaient-ils sans cesse afin que la petite ne gâche jamais rien. Pas même une goutte de lait ne devait tomber en-dehors du seau. Aussi, lorsque chaque matin Colinà allait traire les vaches, elle redoublait d’attention, craignant par-dessus tout la colère du fermier. Or un jour, elle renversa sur le sol de l’étable un peu du précieux breuvage. Colinà, affolée, entreprit d’éponger le liquide avec son tablier avant qu’on ne la surprenne. Mais soudain, un bruit provenant d’une botte de foin la fit sursauter. Sortant du fourrage, elle vit alors onduler sur le sol un étrange serpent blanc portant sur son crâne une minuscule couronne dorée. La couleuvre se dirigea lentement vers elle et sortant sa langue bifide but goulûment tout le lait. Se tournant ensuite vers la petite, elle la remercia en chantant. Colinà s’agenouilla vers l’animal et le regardant émerveillée, crut reconnaître en lui la couleuvre légendaire dont sa grand-mère lui avait si souvent parlé. La Colibrinà était, disait-on, une princesse d’un royaume imaginaire qu’un démon avait enlevée puis changée en serpent, la forçant ainsi à arpenter la Terre jusqu’à la fin des temps. Émue par son triste sort, Colinà décida de veiller sur elle. Elle lui aménagea un petit nid bien à l’abri dans un recoin de l’étable et à l’aide d’une cuillère, lui donna un peu de lait. Et chaque jour elle en fit ainsi. Pendant toute une année, Colinà s’occupa de la couleuvre blanche, lui parlant et chantant avec elle de si douces mélodies qui charmèrent tant les vaches qu’elles se mirent à donner non pas un mais deux seaux de lait ! Le pingre fermier en était enchanté, même s’il ignorait la raison de ce changement.

— C’est parce que je leur chante des chansons, expliqua Colinà au paysan.

Mais voilà qu’un matin, le fermier décida de se rendre à l’étable pour voir si Colinà disait la vérité.
Il la surprit une cuillère à la main en train de nourrir le serpent tout en lui parlant.

— Comment oses-tu gaspiller ainsi le lait ! s’emporta-t-il. Et pour un maudit serpent qui plus est !

Entrant dans une colère noire, il ne laissa même pas le temps à la petite de s’expliquer. Avec son sabot, il asséna un coup mortel à la couleuvre et ordonna à Colinà de quitter la ferme sur-le-champ.

— Va-t’en ! Dehors, petite sorcière ! cria-t-il. Et ne reviens plus jamais, sinon ! ajouta-t-il d’un air menaçant.

S’enfuyant aussi vite et aussi loin qu’elle le pouvait, Colinà alla trouver refuge dans la forêt. Tout le jour durant, elle tenta de soigner l’animal. Mais en vain. À la nuit tombée, Colinà tenant entre ses mains le corps mou du serpent, pleurait à chaudes larmes. La couleuvre épuisée, dans un dernier effort lui dit tout bas :

— Ne pleure plus et écoute-moi. Tu m’as aidée et rendue la vie si douce, c’est à mon tour de t’aider maintenant. Quand j’aurai rendu mon dernier souffle, tu me dépèceras. Tu prendras ma peau et tu en feras ta couche. Ma couronne, tu la mettras à ton doigt. Quant à mes os, tu les porteras autour de ton cou.
S’il te plaît, laisse-moi faire ce sacrifice pour toi. Courage et adieu mon amie, murmura la couleuvre tandis que la vie la quittait.

Séchant alors ses larmes, Colinà fit ce que le serpent lui avait dit. Elle passa la petite couronne à son doigt, ses os autour de son cou et délicatement, étendit la peau sur le sol moussu du bois. Aussitôt, celle-ci s’étira et s’allongea tel un tapis couvert d’écailles nacrées. Épuisée, la petite s’y allongea et s’endormit profondément. Elle se sentait flotter, un vent frais caressant doucement son visage. Mais en ouvrant les yeux, elle ne put s’empêcher de pousser un cri. Elle volait ! Ce n’était pas un rêve, le tapis d’écailles volait vraiment !

Allongée sur la peau enchantée, elle se cramponnait de toutes ses forces craignant d’en tomber. Malgré tout, elle jeta un coup d’œil vers la terre qui s’étendait loin en dessous. Tout était si petit ! Autour d’elle, des nuages aux reflets argentés se promenaient lentement dans le ciel étoilé. Quel spectacle ! Colinà émerveillée, en oublia sa peur. Et ainsi voyagea-t-elle trois nuits et trois jours durant, le tapis magique la menant par-delà l’horizon, bien au-delà des nuages jusqu’à un royaume flottant dans les cieux. Le tapis la déposa dans une magnifique cité. Son arrivée en ce lieu fut plus que remarquée et aussitôt on conduisit cette étrange voyageuse devant le roi. Celui-ci la pressa de répondre à tout un tas de questions :

— Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Comment as-tu fait pour trouver notre cité ? Ceux d’en bas ne peuvent pas venir ici, alors explique-toi ! Allons, dépêche-toi !

Colinà, intimidée, parvint malgré tout à conter son histoire au roi. Subitement, le visage du seigneur changea d’expression.

— Approche, lui dit-il.

Et lorsque Colinà fut assez près, le roi doucement, enleva le squelette du serpent qu’elle portait en collier. Alors une larme coula sur la joue du vieux monarque et tomba sur le crâne du reptile. Aussitôt, le squelette se redressa et chantant d’une voix mélodieuse, il s’adressa au roi :

— Père, père, enfin je vous reviens ! J’ai vécu si longtemps sur terre et personne à part Colinà n’a bien voulu de moi. Alors que partout on me chassait, elle m’a offert un abri, m’a abreuvé de lait et cela durant toute une année. Mais pour cet acte, elle a été punie et désormais c’est elle qui est chassée. Père, père aidez-la
s’il vous plaît ! Et puisque je ne peux plus être auprès de vous, moi votre fille bien-aimée, que cette enfant prenne ma place à vos côtés est mon plus grand souhait !

La voix se tut et dans les mains du roi les os du serpent tombèrent en poussière. Se dirigeant à la fenêtre,
le vieux monarque laissa ensuite le vent l’emporter. Colinà, humblement, prit la main du roi et y déposa la petite couronne dorée. Mais le suzerain la lui rendit en souriant.

— Elle est à toi maintenant, dit-il en refermant la main de Colinà. Et puisque c’était son souhait que tu deviennes ma fille, alors qu’il en soit fait selon sa volonté. Je veillerai sur toi désormais, ajouta-t-il en lui caressant la joue.

Et c’est ainsi que Colinà devint la fille adoptive du roi et qu’elle vécut heureuse pour toujours dans ce royaume lointain. Aujourd’hui encore on raconte que, parfois, lorsque brille la lune tard le soir, on peut apercevoir cette étrange princesse traversant le ciel nocturne sur son tapis volant et que l’on peut même entendre son chant. Si vous ne me croyez pas, regardez donc et tendez bien l’oreille, alors vous verrez que cette légende dit vrai !

La légende du serpent blanc couronné d’or

Le serpent blanc couronné d’or est une créature fantastique que l’on peut apercevoir dans les chèvreries et les étables, son mets favori étant le lait fraîchement trait. Il tient parfois compagnie aux Afars (gnomes originaires d’Ardèche, qui ont la fâcheuse habitude de tresser la queue des vaches). Si un humain décide de nourrir et de protéger ce reptile, celui-ci, provoquant sa mue, lui fera don de sa couronne. Quiconque possède ce joyau s’assure alors chance et bonheur jusqu’à la fin de ses jours.

Répandue dans le pays d’Oc, cette légende circule plus particulièrement dans le Vivarais et une partie de la Provence. Ce fabuleux reptile porte de nombreux noms : roi des couleuvres, couleuvre couronnée, reine des serpents. Dans la tradition orale Ardéchoise, ce serpent est parfois nommé la Colibrinà (contraction de deux mots issus du parler vivaro-alpin à savoir la colὸbra : la couleuvre et la brina : la gelée blanche). L’histoire la plus connue est celle mettant en scène une jeune fille qui, pour être venue en aide à la Colibrinà, fut bannie de la ferme où elle travaillait. Avant de partir, le serpent lui a offert sa couronne assurant ainsi à la jeune fille un avenir radieux. Cette version sera reprise dans son intégralité au 19° siècle en Allemagne par Ludwig Bechstein dans son conte La petite couronne du serpent.

Dans certaines variantes du conte, le serpent n’offre pas sa couronne mais pond trois œufs magiques. En en cassant la coquille, il en sort ce que son possesseur aura souhaité. Ce détail serait, selon certains folkloristes, à l’origine des trois œufs contenant les robes de La Catalinà (conte occitan qui fera partie des nombreuses sources d’inspiration qui donneront naissance, des siècles plus tard, au célèbre conte La gatta cenerentola de Giambattista Basile qui deviendra Aschenputtel et Allerleirauh des frères Grimm (respectivement : Cendrillon et Peau-de-mille-bêtes), ainsi qu’à leurs diverses variations).

Il est parfois aussi question de l’origine du serpent blanc : d’aucuns racontent qu’un jeune prince vola une escarboucle à une Fâchinière (sorcière originaire d’Ardèche) dans le but de l’offrir à sa future épouse. Furieuse, la sorcière se vengea en maudissant les deux amants. La princesse fut transformée en serpent blanc. Quant au prince, elle le changea en un grenat qu’elle sertit sur une minuscule couronne d’or qu’elle posa ensuite sur la tête du serpent. Le seul moyen pour la princesse de redevenir humaine est de se séparer de sa couronne, mais alors elle perdra à tout jamais son fiancé. Cette version puiserait son inspiration dans les légendes Vosgienne et Lorraine de la Guivren (ou Vouivre), mettant en scène une femme-serpent qui hanterait marais et rivières, gardienne d’une pierre fabuleuse.

Si l’on se réfère aux travaux d’Emmanuel Cosquin, dont les recherches sur le folklore portaient sur la relation entre les légendes et traditions européennes et les légendes venues d’Inde, peut-être ce fantastique serpent serait à rapprocher du mythe des nagas. Mais rien à ce jour ne permet d’affirmer ou d’infirmer cette supposition.

Enfin, la légende de la Colibrinà serait vraisemblablement l’une des origines d’un conte nommé Lo Sibilaïre en Ardéchois ou Lou Sibilaire en Occitan (dont la version provençale est retranscrite par Claude Seignolle dans son anthologie : Contes populaires et légendes de Provence) , contant l’histoire d’un vagabond aux cheveux blancs qui arpente la terre et possède le don de souffle-siffler, c’est-à-dire de parler aux animaux et plus particulièrement aux serpents. Une couleuvre blanche à collier (réinterprétation de la couronne) précède sa venue. Il est dit que si l’on offre l’hospitalité à cet homme et à son serpent on s’assure santé et bonne fortune pour l’année. Parfois, lo Sibilaïre fait don du pouvoir de souffle-siffler à son hôte ou à celui qui aura partagé son repas avec lui. Il n’y a pas si longtemps, on racontait en Ardèche que le dernier Sibilaïre était un jeune berger âgé de 10 ans. Il aurait vécu au début du 20e siècle.

« Fugue en moquette » de Philippe Caza

chat sur un tapis

Philippe Caza nous livre sa version du tapis volant. Il est connu avant tout comme illustrateur pour les éditeurs français de SF, auteur de bandes dessinées (Pilote, Métal Hurlant, « Le Monde d’Arkadi ») et co-auteur de films d’animation (« Gandahar », « Les Enfants de la pluie »).

Coté écriture, après quelques nouvelles parues dans Ténèbres ou Bifrost et deux recueils numériques chez Actu-SF, il participe depuis fin 2018 à diverses anthologies et revues. (Parues et à paraître : Arkuiris, Galaxies, Squeeze, Fantasy Art, Le Grimoire, ImaJn’ère, Marathon, Vagabonds du Rêve…).

Découvrir son univers

Fugue en moquette par Philippe Caza

(© 2019 Philippe Caza Tous droits réservés)

Le soir, au lit, je relis L’Éloge de la fuite, puisque c’est l’heure.

Je vais pisser dans mon violon, puis je tente d’écouter L’Art de la fugue – décidément je n’aime pas Bach. Le lit m’absorbe. Je m’endors comme je l’avais souhaité (sinon, à quoi bon se coucher ?) Fuite de cerveau.

Petit matin, réveil. C’est dimanche : les anges dorment encore dans leurs horribles manteaux. Je suis le seul témoin de l’aube et des éléphants qui piétinent dans le cirage – horreur boréale. La radio joue Send out the clowns par les Tiger Lillies. C’est très bizarre et beau.

Dans la chambre, à corps et à cris, c’est l’hallali. Le drap éventré me vomit sans ménagements, me voilà champion du monde de descente de lit, la moquette m’accueille tous poils dressés : un hérisson en rut n’en voudrait pas.

Malgré tout, je ne peux pas m’empêcher de tirer des plans. « Et si ma moquette était un tapis volant ? Clouée-collée au sol qu’elle est, elle m’emmènerait avec tout le reste, toute ma chambre, mon lit, ma table de nuit, ma bibliothèque et ma radio… »

Le temps de penser-rêver ça, je me suis traîné jusqu’à la fenêtre et je vois que dehors, le paysage fuit sous moi, sous ma chambre et moi. Il n’est même plus question de fenêtre : les murs sont incolores. Je m’aperçois aussi que je suis en pyjama deux pièces, ça n’a pas d’importance. La moquette ondule sous mes fesses assises. Je prends la vague…

À l’extérieur, le ciel est sans nuages, il y a de la douleur qui pend au-dessus de la Terre battue, avec un sourire en dents de scie. Des alizés couleur myrtille m’entraînent. Plus loin, je prends la première étoile à droite… plus loin encore, la première à gauche. Je continue comme ça, alternativement et arbitrairement. Les étoiles ne s’en font pas. Peu leur importe où je vais.

Avant, c’était le contraire. Je me disais « Le vent se lève, il faut tenter de vivre », saoul comme un poireau qui a trop lu. Alors je m’étais fait ligoteur de vent. Ce n’est pas un métier au sens officiel, personne ne m’a jamais payé pour ça, plutôt une vocation. Il faut saisir le vent à sa source, le prendre au lasso, lui entraver les pattes et les ailes. Le laisser souffler trois fois. Ça, c’était avant. C’est-à-dire avant la fin du monde, parce que oui, là, maintenant, on est après. Les étoiles mourantes ont écrit leurs dernières volontés. C’est que les champignons ont pris les commandes de la planète entière : nos cerveaux sont des éponges où les spores se plaisent.

Sans prévenir, le paysage a changé. Il me semble être moins. Je dois confondre avec une table basse… Disons que la contrée que je survole comme aux abonnés absents subit une attaque d’irréalité. Le paysage est à l’état gazeux, on dirait un film en images de synthèse. Une sorte de translucidité vague, sans rien derrière. L’impression d’impesanteur délavée domine. Je traverse le Cloud bourré d’informations sans forme… J’atteins le mont Oxygéné sculpté en formes féminines, et finalement la Lune – face cachée – là où sont les monstres.

Présage éperdu de charognards, bas-quartiers errés par des bouchers… Bardo, limbes, Shéol, Hadès… zones d’errance d’ombres, pot au noir, voire trou encore plus noir, triangle bermudien, mer des sargasses.

Je m’éloigne encore sous des nuages intermittents, obliques, à peine tatoués de plumes pâteuses. Progressant impavide en rase-mottes par-dessus les blocs erratiques abandonnés par les glaciers fondus, lisant sur chacun d’eux, en chacun d’eux, les pièges du passé décomposé. Ce qui est bizarre, c’est que je n’ai croisé aucun oiseau, ni moustiques, ni mouches, ni anges, ni comètes, seulement quelques baudruches hydrocéphales. Néanmoins je sais que je ne suis pas seul en déshérence à planer sur ces territoires du vide incolore, ces féroces antipodes : des somnambules marchent pieds nus au bord de l’asphyxie sous l’ombre d’architectures reptiliennes. Loin de la tentation, les revenants de l’Orient repenti divaguent. Ils ont des morsures sur l’épaule et longues sur la langue (que reste-t-il sous ces cicatrices ?). Leurs yeux s’exorbitent, pris dans le nœud vengeur. Ils se sont battus contre mille et une nuits, ils ont perdu les eaux, ils ont quitté leur propre tête. Des rumeurs incongrues se glissent entre leurs vertèbres zombies et l’île de leur crâne est sous clef. La peur et la poussière emplissent tout, sous leurs chapeaux de cristal. À les voir, la peur m’étreint aussi.

•••

La moquette a décrété le retour, chambre comprise. Je ne fais même pas demi-tour. Je laisse la rotation terrestre et les vents de la nuit me ramener chez moi. En chemin je retrouve mes yeux, mes pieds, mes doigts, flottant comme des dragées dans mon sillage que je remonte.

Je suis rentré transi. (Ai-je seulement vécu cet entre-deux, ce voyage en l’air, cette errance en moquette ?) Et maintenant ? Aurai-je seulement la force de m’endormir ? Et de rêver, peut-être…? Je reste fixe un long moment, au milieu des meubles transformés en fantômes sous leurs housses de Noël.

— Je croyais que tu étais parti, miaule mon chat.

— Moi aussi, réponds-je.

(Combien de temps est-il donc passé, ici, en mon absence ?). Finalement, tout bien pesé, je rejoins la cuisine, puis la salle à manger et j’avale une bonne soupe de nouilles chinoises devant un bon feu de bois.

Quand c’est fait, je m’étends sur le tapis persan du salon, amarré loin des moquettes, entouré d’une rangée de tessons de bouteilles. On n’est jamais trop prudent car des soupçons d’errances, de fuites, de fugues, d’échappées belles, frayent encore leur chemin entre mes synapses.

Lire Sorcelières, une autre histoire de Philippe Caza sur le thème de la Dame Pique.

« Solde de tout conte » de Chloé Garcia

Le tapis volant, objet magiqueL’auteure Chloé Garcia nous raconte l’histoire d’un étrange tapis volant. Avant de commencer la lecture de sa nouvelle, voici son message :

« Bonjour à tous 🙂

Je suis passionnée d’imaginaire et d’évasion depuis longtemps. J’aime voyager, rêver et m’échapper de mon quotidien pour mieux le vivre et le ressentir. Je m’émerveille de tout et de rien et je vis pleinement l’instant présent.

Mes passions sont variées. Je joue de la harpe celtique et de la vielle à roue, et espère un jour faire partie d’un groupe de musique ; je critique des livres alliant mon plaisir de lecture à celui de l’écriture ; je me déguise et m’imagine autre, à travers des shootings photo, des foires médiévales ou des grandeurs natures (GN) ; j’apprends tout ce que je peux glaner et ai constamment besoin d’être stimulée intellectuellement.

Écrire est une passion ancrée depuis longtemps et j’espère pouvoir publier ce que j’ai en tête depuis cette période. J’aimerais vous faire rêver, les lecteurs, et partager avec vous mes passions et mes idées folles. Les concours de nouvelles, appels à texte et autres projets artistiques me permettent d’assouvir cet appétit, dont les résultats sont publiés sur plusieurs plateformes. N’hésitez pas à donner vos avis, qu’ils soient négatifs ou positifs, tant qu’ils sont constructifs, je suis intéressée.

Un immense merci au blog du Royaume Bleu pour avoir choisi mon récit et me permettre de m’envoler, confortablement installée sur mon tapis 🙂

Rêvez et laissez les mots vous guider vers d’autres sphères, d’autres mondes… ».

Vous pouvez retrouver Chloé Garcia sur Facebook, Scribay, Wattpad ou sur le site LAVISQTEAM où elle publie ses critiques littéraires (BD, romans, mangas, films, séries) avec d’autres chroniqueurs.

Solde de tout conte par Chloé Garcia

(© 2019 Chloé Garcia Tous droits réservés)

Je les avais tous réunis pour leur raconter ce que j’avais découvert, pour les épater avec une histoire magique et pleine de mystère qui allait les faire frémir. Le brouhaha ambiant m’excitait et j’avais hâte de les étonner, de les transporter dans un autre monde, et de les voir ouvrir grand leurs yeux. Accompagné de mes instruments fétiches, je parcourais les villes à la recherche de mystères, d’énigmes insaisissables et de compagnie agréable. Ma réputation de conteur avait dépassé les limites du royaume et avait franchi les grandes palmeraies du Nord, les étendues désertiques et les oasis gigantesques des régions plus au sud.

Partout où je passais, on me reconnaissait, notamment grâce à tout mon barda qui sonnait à chacun de mes pas et qui annonçait fièrement mes arrivées. L’Arabie avait encore tant à me donner et je voulais tout connaître, arracher la vérité à tous ceux que je croisais et les obliger à se confier. Ma soif de connaissances ne savait se tarir, me torturait l’esprit, les sens, et me donnait la force de marcher tout le jour et toute la nuit, sans que ni la chaleur ni le froid ne me perturbe en aucun point.

– Alors, ça vient ?

Je souris avec malice à celui qui venait de parler et m’approchai de lui pour lui chuchoter à l’oreille.

– Le meilleur a besoin de patience, mon ami.

J’adorais me faire attendre. Son air offusqué me fit rire et mes éclats résonnèrent sous les rayons chauds du soleil. Je me sentais tout puissant et avais peine à masquer ma jouissance dans mon ton et ma démarche. J’avais rapporté un objet qui me rendrait riche et célèbre. J’avais trouvé… un tapis volant ! Ces artéfacts incroyables n’avaient plus été aperçus depuis des centaines d’années et j’allais être le premier à en montrer un au sultan. Je me languissais des félicitations et de la gloire à venir.

Je parcourais des yeux l’assemblée et décidai d’attendre encore quelques minutes avant de commencer mon récit. Les enfants aux premiers rangs piaillaient et s’impatientaient. Ils tentaient des approches vers la boîte en bois verni que j’avais déposée sur le sol. Mes grognements pour les éloigner, loin d’être efficaces, les faisaient plutôt rappliquer et je devais monter la garde pour les empêcher de gâcher ma surprise. Je désirais les surprendre et que le tapis volant n’apparaisse qu’à la toute fin, à la toute dernière seconde. J’avais tout chronométré et mon histoire était parfaitement au point.

Deux jeunes femmes charmantes s’installèrent sur la droite et j’avisai leurs regards curieux dans lesquels je crus lire une pointe d’admiration. Le rouge me monta au visage et je leur envoyai un de mes plus beaux sourires carnassiers, sauvages. Une fois l’étonnement passé, elles se détournèrent de moi pour se raconter des messes basses. Leurs paroles animées marquaient l’une des premières étapes de mes plans de séduction. Le sexe faible préférait les hommes forts au caractère bien trempé, et cela faisait longtemps que je ne misais plus sur mes jolies fossettes, mais plutôt sur mes regards sombres et intimidants, ou mes attitudes froides et mystérieuses. Une technique redoutable qui m’avait accordé les vierges les plus douces et les habituées les plus téméraires.

Le soleil baissait sur l’horizon. Il était temps. J’ouvris grand les bras et la foule s’agita en claquements de doigts et exclamations variées. Ils connaissaient mon signal.

– Mes très chers amis, merci à tous d’être venus si nombreux pour entendre mes récits fabuleux. Vous ne serez pas déçus !

L’assemblée applaudit à tout rompre et je perçus des « On t’aime » ou des « Raconte ! » parmi la foule. Je les savais prêts. Je positionnai un de mes doigts sur mes lèvres closes et parcourus les rangs pour intimer le silence et l’attention. Je les fixai dans les yeux tour à tour, et retournai à ma place, sur un petit promontoire en bois, installé plus tôt. Je me tenais toujours debout afin de les surplomber et de les observer. J’avais ainsi tout le temps d’analyser leurs expressions et émotions. Garder le contrôle consistait ma seule priorité. Je voulais impressionner et prouver que mon renom se méritait.

– J’étais parti en quête, près des restes de la Cité Engloutie. Je voulais percer ses mystères et faire revivre le passé. Dans la nuit noire du quinze-août, le vent ne soufflait pas, le silence pesait et mes pas me menèrent autour d’un feu de camp aux flammes… bleues !

Des exclamations de surprise accompagnèrent mes gestes. J’en entendis même qui me traitèrent de menteur. Leur esprit étriqué ne pouvait voir ce que ce feu scintillant recelait… Je continuai lentement.

– Oui, mes amis, un feu bleu ! Je ne vous mens pas. Dans la moiteur de la nuit, je crus d’abord à un mirage mais mon flair décela des particules étonnantes et je m’approchai davantage. Plus j’avançais et plus je frémissais d’excitation. Je ne voyais personne aux alentours et les flammes crépitaient dans un fracas assourdissant, variant de l’azur au céruléen foncé. Je m’étonnai d’être seul. Qui avait généré ce feu ? Était-ce une… malédiction ? Était-ce… un maléfice ?

Je fis peur à ceux placés devant quand ma voix s’éleva et que je me penchai en avant, prononçant distinctement chacun des mots terrifiants dominés par le mal. Un bébé se mit à pleurer dans le silence tendu. Je les tenais et je jubilais. « Était-ce l’œuvre d’un magicien ? », « T’es-tu enfui ? », « As-tu eu peur ? », « Pour sûr, c’était une malédiction ! », me disait la foule, avide de connaître la suite.

– J’ai eu peur ! Je ne suis pas si différent de vous mes amis et toute cette situation m’a paru des plus grotesque. Je m’attendais à un piège. Ce bleu ne pouvait être vrai. Je ressentais la chaleur du feu alors que je tendais les mains. La qualité de cette illusion me fit frissonner tant elle semblait réelle. Je posai mon regard autour de moi et ne vis toujours personne. De la sueur coulait de mon front, à cause de mes craintes et du feu endiablé qui gigotait à quelques pas. La lune noire ne me fut d’aucun réconfort cette nuit-là. Je sentis une odeur étrange qui me rappela mon enfance, mes heures passées à écouter les contes des mille et une nuits auprès de ma mère chérie. Paix à son âme. Des femmes soupirèrent de tristesse dans l’assemblée.

– Ce feu ne pouvait être que l’œuvre d’un… magicien !

Mon exclamation triomphale fit sursauter les endormis et tous les enfants applaudirent avec enthousiasme. Ils adoraient les histoires surnaturelles. Certains couples firent des mines épouvantées, quand d’autres soufflèrent de dépit. Ils ne me croyaient certainement pas tous, mais cette fois, j’avais apporté une preuve. Ils ne pourraient plus dire que mes récits manquaient de crédibilité.

– Je sus alors ce que je devais faire et je me mis à avancer en direction du feu ! Ne me demandez pas comment, ni pourquoi, mais je sentais que tel était mon destin. La magie attirait tout mon être et … je plongeai dans les flammes bleues de l’enfer !

Les bouches ouvertes se multiplièrent. Je fis abstraction des commentaires néfastes des sceptiques.

– Les sensations de brûlure ne durèrent pas et j’atterris dans un autre lieu. Je jubilais car mon intuition avait été juste ! Le feu magique était en fait une porte vers l’antre d’un magicien.

« Comment as-tu su que c’était celle d’un magicien ? », « C’est vraiment n’importe quoi ! », « Qu’est-ce qu’il y avait dans cet antre ? », palabrait le public, à tort et à travers alors que je reprenais doucement mon souffle.

– J’ai su qu’un magicien utilisait ce repaire car certains éléments ne pouvaient tromper… Après la surprise, je découvris des étagères pleines de livres et de fioles, des papiers qui jonchaient le sol et un bureau en bois, ainsi qu’un… cadavre !

« Mon Dieu ! », fit la foule dans un terrible boucan. Mon sourire effrayant refit surface. Un petit garçon hurla de terreur, se cachant les yeux, vite secouru par sa mère. L’imagination des jeunes m’impressionnerait toujours. Je ne pouvais rêver de meilleurs auditeurs.

– Le corps mort d’un homme à la robe violette et à la longue barbe grise gisait sur le ventre, à quelques pas de moi. N’est-ce pas le portrait d’un magicien ? Du sang chaud coulait de sous ses vêtements et formait de longues flaques. Je ne vis pas d’armes mais je sus que le magicien avait été tué récemment et la peur m’envahit. Je ne savais pas quoi faire. Ce fut alors qu’une chose douce me toucha l’épaule. Je me retournai en hurlant et aperçus… un tapis volant !

« Ouah ! », crièrent les enfants à mes pieds.

– Mes amis, j’ai réussi à retrouver un tapis volant, un artéfact incroyable que l’on pensait disparu à jamais ! Il a bien voulu me suivre pour que tous puissent admirer de nouveau sa magnificence. Le magicien l’avait emprisonné et il avait besoin de moi pour traverser le feu.

« Arrête de mentir ! », « Tu délires complètement ! », « Les tapis volants, ça n’existe pas ! », « Mais qui a tué le magicien, alors ? », braillaient les gens. Le clou du spectacle approchait. J’avais volé ce tapis pour devenir le plus riche des conteurs d’Arabie. Le sultan me couvrira d’or !

Je fis mine de ne pas entendre les critiques et me dirigeai vers la malle. Ce qu’elle contenait allait les époustoufler ! J’ouvris la boîte et m’écartai. Un immense tapis de velours noir sortit du coffre et se détendit pour montrer son éclat et sa puissance à la face du monde. Je lui avais promis de le présenter à de nombreux amis et il avait attendu sagement que je lui donne la permission de se montrer.

Mes yeux ne pouvaient se détacher de son tissu flamboyant et de ses lignes parfaites. Aveuglé, je le suivis du regard et exultai sous les cris de surprise des spectateurs. Le tapis parcourut l’assemblée et se laissa caresser par les plus curieux. Des enfants vinrent me féliciter et des femmes approchèrent, subitement intéressées par ma personne. La gloire approchait et une nouvelle vie s’annonçait.

Soudain, je perçus un changement dans les hurlements qui m’entouraient et fus bousculé. Sonné, je pris du temps à me mettre sur pieds et dus éviter que l’on me marche dessus. La peur et la folie avaient remplacé la fascination et le calme, et je compris ce qui se produisait quand mes yeux se posèrent sur le tapis volant. Des taches de sang maculaient son beau noir soyeux, et ses coussinets d’angles, à présent aussi pointus que des flèches, transperçaient et massacraient tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Je pris plusieurs secondes à réaliser que je ne rêvais pas et me mis à gémir de peur et de désespoir. Je me redressai et courus en direction de la ville, appelant à l’aide et espérant que l’on vienne nous secourir. Des visions d’horreurs et de morts imprégnaient mes pensées et je ne parvenais pas à m’en libérer. Je pleurai devant mon impuissance. Je ne voulais pas mourir. Dans la précipitation, je trébuchai et atterris dans le sable fin du désert. L’adrénaline mêlée à la terreur me permit de me relever en hâte mais, une fois debout, je fus tétanisé par une effroyable vision. Le tapis volant sanguinolent planait juste devant moi et des images de ma vie commencèrent à défiler.

Je n’avais jamais cru aux légendes sur la Cité Engloutie, mon avidité d’y découvrir d’antiques trésors avait tout mis de côté. Je compris alors que j’avais libéré une horreur des anciens temps, qui n’avait rien de bon. Je n’aurais jamais pensé que les tapis volants puissent être les démons de ces mythes et que celui que j’avais trouvé soit le meurtrier du magicien. J’avais été pris au piège, manipulé et le monde allait être mis à feu et à sang par ma faute. Je hurlai de terreur.

« Un vœu des plus logiques » de Daniel Miles

Le tapis volant est peut-être un moyen de transport du futurL’auteur Daniel Miles marie sciences et rêves dans cette histoire de tapis volant. Ce qu’une boîte contient importe-t-il ? Un chat mort-vivant, le maux et l’humanité ou le chaos rampant ; la seule question qui vaille n’est-elle pas de savoir si vous allez ou non l’ouvrir ? En délaissant son ancienne vie, Daniel Miles a soulevé le loquet de son imaginaire, curieux de ce qui s’en déverserait. Aujourd’hui, vous avez la réponse et ce n’est qu’un début !

Un vœu des plus logiques par Daniel Miles

(© 2019 Daniel Miles Tous droits réservés)

Le jeune William était bien trop plongé dans ses devoirs pour remarquer le bruit de la voiture remontant l’allée dans un nuage de poussière ou pour entendre l’accueil qui était fait au visiteur. Le père l’appela deux fois avant qu’il n’émerge du problème mathématique complexe qui l’accaparait.

A son arrivée dans le salon, le contraste entre les deux hommes qui l’attendaient frappa William. Fidèle à lui-même, le père arborait une sempiternelle salopette bleue recouverte de tâches brunâtres, une mine sévère et de petits yeux plissés d’incompréhension. L’autre homme ne faisait qu’un avec son costume sur-mesure et sans pli. William reconnut aussitôt le visiteur. Il avait vu dans un magazine ce visage rayonnant d’intelligence et à la chevelure grisonnante mais impeccablement coiffée. S’il avait eu un doute, les ailes d’or épinglées au revers de la veste le lui auraient ôté.

– Bienvenue Professeur Vost, salua William avec déférence. La présence du directeur national de l’A.M.E. honore notre humble ferme. Je suppose que votre venue n’est pas étrangère à la lettre envoyée pour le concours des cinquante ans de la première station lunaire permanente.

– Nous sommes des gens pieux, précisa le père en pleine confusion.

– Rassurez-vous monsieur, l’Agence Mondiale de l’Espace n’a pas vocation à faire de pactes infernaux, fit le visiteur avec sérieux avant de se retourner vers William. Vous avez là un enfant remarquable. Je n’ai pas l’habitude que l’on me reconnaisse de la sorte.

– Mmmh, grogna le père. Ouais, il est foutrement intelligent. Il pige plus vite que toute la famille réunie ; mais il est pas plus capable de conduire le tracteur tout droit qu’un coq de pondre des œufs. C’est-y pas dommage à bientôt douze ans.

– Chacun d’entre nous a une place particulière dans l’ordre du monde et il semble que celle de votre enfant ne soit pas de vous succéder, médita le Pr.Vost à haute voix. En tout cas, j’ai eu la réponse à une des questions que j’étais venu poser.

– Vous avez encore rien demandé, fit le père de plus en plus soupçonneux.

– Le professeur Vost désirait savoir si j’avais écrit la lettre seul ou si j’avais eu besoin d’une aide extérieure, expliqua William d’une voix atone.

– Tu sais que j’aime pas quand tu fais le malin, s’emporta le père que son incompréhension agaçait. Et puis qu’est-ce qu’elle a cette lettre pour qu’un ponte à costard vienne chez moi ? On a gagné quelque chose ?

– Les résultats ont été dévoilés le mois dernier et je ne faisais pas partie des lauréats, le détrompât aussitôt William. Cependant, le directeur national de l’A.M.E. ne se déplacerait pas sans une bonne raison. C’est un homme important ; comme toi, il a beaucoup de travail qui l’attend. Aussi, je vais vous faire gagner du temps à tous le deux et répondre aux questions qui n’ont pas été encore posées.

William guetta une objection qui ne vint pas. Les deux adultes lui laissaient la parole. L’un avec une impatience agacée, l’autre avec un étonnement impressionné.

– J’ai écrit cette lettre avec la seule aide de livres de la bibliothèque et d’émissions de vulgarisation scientifique. Il m’a semblé juste d’imaginer un moyen de transport pratique et peu encombrant pour aider à l’exploration lunaire et avec, pourquoi pas, un débouché sur

Terre. Les derniers progrès en électromagnétisme et dans le domaine des supraconducteurs m’ont permis de décrire une surface rectangulaire de faible épaisseur autorisant le survol d’un sol accidenté à quelques mètres de sa surface. Quant au système de guidage, il m’a paru évident que la simplicité était un facteur incontournable. Deux commandes : une pour réguler la hauteur, une autre pour diriger vers la droite ou la gauche. En dernier point, j’abordais le problème de l’alimentation qui se doit d’être rapide et peu coûteux en énergie. Il y a donc la solution de l’énergie atomique ou, celle qui a ma préférence, d’un système de recharge automatique à partir de l’inertie de l’engin lui-même.

Un silence suivit l’exposé de William que le père ne tarda pas à rompre.

– M’étonne pas que t’ais rien gagné. Un truc qui vole et qui se recharge tout seul. Balivernes. D’une façon ou d’une autre les batteries du tracteur, il faut les recharger ou elles se vident et tu te retrouves coincé au milieu du champ.

Personne ne répondit à la remarque du père. Le professeur Vost fixait William d’un regard intense qui jaugeait l’honnêteté du garçon. Celui-ci le soutint sans broncher, attendant que l’on statue sur son sort.

– Je comprends toujours pas pourquoi vous êtes venu, reprit le père. Je crois que vous perdez votre temps et que vous me faites perdre le mien par la même occasion.

– Il ne me reste qu’un point à éclaircir, déclara le professeur Vost. Dis-moi William, à la base, comment t’es venu cette idée ?

– Un… Une histoire de science-fiction que nous avons étudiée à l’école… professeur.

– Je vois, dit le directeur national en se détournant du jeune garçon. Monsieur, vous avez là un garçon dont l’intelligence dépasse la moyenne. Il mérite de poursuivre un cursus scolaire en adéquation avec ses capacités. Aussi, l’A.M.E., par mon entremise, est prête à vous offrir une bourse couvrant l’ensemble des frais inhérents à une telle éducation.

– C’est pour ça que vous êtes venus !…, monsieur, s’étonna le père en précisant au dernier moment le seul titre qui avait de la valeur pour lui. Fallait le dire tout de suite. Mes manières sont parfois un peu brusque et …

– Je ne conçois aucune offense de votre accueil, assura le professeur Vost. Prenez ma carte et, dès demain matin, vous pourrez joindre mon bureau qui s’occupera des derniers détails administratifs. Je vous souhaite une bonne fin de journée.

Le père regardait encore le petit rectangle de papier lorsque le directeur national passa la porte et s’engouffra dans sa voiture avant de reprendre en sens inverse l’allée poussiéreuse. Le père déposa la carte sur le buffet comme si tout cela le dépassait puis, il haussa les épaules et sortit travailler. Le salon était à présent vide.

A peine les premières trainées de poussière avaient-elles été soulevées que William s’était rué vers l’abri extérieur où il garait son vélo. Il pédala comme un fou, coupa à travers le bosquet derrière la propriété, bifurqua dans un dérapage à peu près contrôlé, gravit la petite colline et dévala l’autre versant à toute allure. Devant lui, la voiture sortait du virage lorsqu’il atteignit la route.

M.Vost s’arrêta à la hauteur du vélo et abaissa la vitre de voiture.

– Montrez le moi, s’il vous plaît, ahana William à bout de souffle.

Le moteur ronronnait sans à-coup, attendant une simple pression de la pédale d’accélérateur pour repartir.

– Pourquoi crois-tu que j’ai quelque chose qui t’intéresse ? demanda le professeur Vost avec un soupçon de défi dans la voix.

– Je vous remercie pour la bourse d’étude mais, sauf votre respect, je ne crois pas que vous ayez fait le déplacement juste pour cela. Je crois que vos équipes travaillent sur un projet suivant les grandes lignes de ce que j’ai décrit dans ma lettre et que vous avez craint un espionnage industriel. J’en déduis que vous êtes déjà bien avancés sur la réalisation d’un tel dispositif. Aussi, je vous supplie une nouvelle fois de me le montrer.

– Même si ton raisonnement est le bon, et je ne dis pas qu’il l’est, quel motif me pousserait à satisfaire ta demande ?

– La vérité, professeur. Celle que je vous ai tue à la seule question vous m’avez directement posée. L’idée ne vient pas d’un texte vu en classe. Elle est issue d’un rêve que j’ai fait et qui ne quitte plus mes nuits depuis. Votre visite a ravivé en moi l’espoir que, parfois, les rêves deviennent réalité et qu’ils ne sont pas seulement les mirages d’une vie meilleure mais inaccessible. Si, à un moment donné de votre vie, vous avez ressenti cela, si vous partagez cet avis, alors votre réponse me sera favorable.

William se recula de la portière. Il ne voulait pas supplier davantage. Quelle que soit la réponse, il avait agi avec respect et droiture. Aussi, William ressentit-il à peine une pointe de déception lorsque la voiture repartit, s’éloignant lentement.

Soudain, la lumière rouge des feux scintilla et le véhicule bifurqua dans un chemin. Le professeur Vost éteignit le moteur et descendit de la voiture. Convaincu par la logique imparable du garçon, il ouvrit le coffre et en sortit un tube d’1,5 mètre de hauteur et de 20 centimètres de circonférence. D’un geste furtif, il invita William à le suivre.

Ils s’enfoncèrent dans la forêt jusqu’à une clairière à l’abri des regards. Là, le professeur ouvrit le tube et déroula ce qu’il en sortit. L’objet ressemblait à un vulgaire tapis aux franges plastifiées et aux motifs psychédéliques.

Sur un signe du professeur Vost, William s’installa sur le tapis et se saisit des fils de commandes. Aussitôt, le tapis s’éleva dans les airs avec grâce. Une allégresse emplit le cœur des deux êtres dans la clairière. Un sourire fier et satisfait flottait sur les lèvres du vieux professeur devant les éclats de rire de l’enfant qui filait dans les airs sur le tapis volant dont il avait rêvé.

« Le Pharaon Perdu » de Morgan Talatizi

Un tapis volant en Egypte antiqueL’auteur Morgan Talatizi nous entraîne en Égypte ancienne à la rencontre d’un tapis volant un peu particulier. Jeune auteur de Lyon, amateur de curiosités, passionné par la littérature et l’histoire, il écrit dès qu’il bénéficie de temps libre, entre l’école de commerce et l’entreprise, le temps d’une histoire ou plus.

Le Pharaon Perdu par Morgan Talatizi

(© 2019 Morgan Talatizi Tous droits réservés)

— Bordel…

Jack n’en croyait pas ses yeux cernés de poussière. Il leva la main pour signifier aux travailleurs égyptiens d’arrêter tout mouvement. Ceux-ci suivirent son regard, stupéfait. La lueur du casque de l’archéologue illuminait une entrée béante à l’intérieur du caveau. Il l’avait trouvé, enfin.

Après trente ans de passion pour l’Égypte antique, Jack Rivers avait découvert, au cours de l’un de ses nombreux voyages, une plaque de cuivre criblée de hiéroglyphes inquiétants : une énigme sacrée qui allait le mener jusqu’au tombeau d’un pharaon perdu. Ce voyage, autour des terres de Toutankhamon et de Cléopâtre, recelait plus de surprises qu’il n’en avait obtenu dans toute sa carrière d’universitaire. Aucun ouvrage, aussi précieux soit-il, ne lui aurait apporté autant d’informations que ce maigre bout de métal.

Au terme de fouilles harassantes, autant pour le vieil égyptologue que pour la douzaine d’artisans locaux qu’il employait, un fossé permit de dégager une ancienne tombe, proche de la nécropole de Gizeh. Son propriétaire, un puissant prince, ne figurait sur aucun registre de l’époque. À l’instar de la folie religieuse d’Akhenaton, les successeurs de ce souverain mystérieux avaient souhaité supprimer toute trace de son passage. C’est cet aspect intrigant qui poussa Rivers à entamer sa quête à la recherche de l’identité du « Pharaon Perdu », comme il aimait le surnommer. Possédait-il un secret que ses enfants n’osaient pas dévoiler ?

Le chemin fut rude, le temps et l’érosion ne jouant pas en leur faveur. Plusieurs travailleurs tombèrent malades, d’autres souffraient de troubles dus à la chaleur. De violentes migraines attaquaient également l’archéologue qui ne faiblissait pas et continuait de mener ses hommes toujours plus profondément, en suivant les instructions déchiffrées sur son Graal ancestral. Ils progressaient à l’aveugle, à vrai dire, car les inscriptions sur la tablette étaient trop endommagées pour assurer la fiabilité des informations. Toutefois, Rivers confiait toute son énergie et sa sueur dans cette aventure de toute une vie. Une barbe poivre et sel recouvrait depuis longtemps ses joues ridées ; il n’avait plus rien à perdre.

Et voilà qu’il se tenait face à un joyau de l’Antiquité, un trésor que même des contemporains de César ou d’Alexandre le Grand n’auraient pu soupçonner. Rivers pénétra dans une pièce vierge de toute intervention humaine depuis des millénaires. Après l’étroitesse des galeries de terre dans lesquelles il bossait jour et nuit, cette sensation d’espace et de liberté le fit revivre. À sa grande surprise, une douce odeur de fraîcheur accueillit ses premiers pas. L’archéologue pivota afin d’observer les gigantesques murs du tombeau : ceux-ci fourmillaient de scènes, de représentations et autres démonstrations d’art qui ferait rougir le conservateur du Louvre.

Rivers s’approcha d’un pan et porta sa lampe torche en direction des premiers hiéroglyphes, bordés de cuivre.

— À l’aube du siècle, lut Jack, d’un pouvoir défiant les divinités et l’équilibre du monde…

Il ne put continuer. Une parcelle absente attira son attention. Il ne faisait plus aucun doute. L’homme dégagea sa plaque de métal fétiche de son tissu protecteur et la déposa. Elle s’imbriquait sans forcer. Le puzzle égyptien était désormais complet.

Des flammes s’élevèrent alors des différents flambeaux positionnés dans la salle. Les travailleurs égyptiens, dont quelques-uns avaient osé poser le pied à l’intérieur du tombeau, essuyèrent un sursaut.

— Monsieur, nous devrions rentrer, s’exclama l’un d’eux d’une voix terrifiée. Les pharaons qui dorment n’aiment pas être réveillés.

Il n’avait pas tort, Rivers en convenait. Mais ce petit tour de prestidigitation ne fonctionnait pas sur lui. L’un d’eux avait peut-être actionné un mécanisme qui allumait les torches de la pièce à distance. Cette probabilité était invraisemblable, mais l’archéologue ne l’écarta pas pour autant. Après tout, il n’avait jamais eu confiance en ces pauvres étrangers qui vendraient leur femme pour un quignon de pain.

L’arrivée de la lumière annonça tout de même une bonne nouvelle : le spectacle entier de la tombe était désormais dégagé. Rivers se permit d’admirer les illustres statues de pharaons inconnus, et se maudit de n’avoir pris aucun appareil pour immortaliser cet instant. A contrario, il extirpa de son sac un carnet et un fusain et entama une vue d’ensemble de la salle.

Alors qu’il s’apprêtait à déposer son premier coup de crayon, un détail stoppa net sa course. Sur la sépulture du « Pharaon Perdu », aussi sombre que l’ébène et pourtant d’une profondeur saisissante, un tapis tufté main recouvrait le sarcophage. Du tufté main… songea l’égyptologue, à une telle époque. La technique s’était développée au dix-neuvième siècle en Europe. Un tel savoir-faire avait échappé aux plus illustres chercheurs, qui parcouraient ce désert nord-africain depuis bien avant lui.

La lueur des chandelles ajoutait à l’aspect fantastique de la scène. Le tissu semblait flotter au-dessus du tombeau, projetant son ombre protectrice sur son propriétaire. Les Égyptiens l’avaient, eux aussi, remarqué, et scandèrent le nom de leur patron, paniqués.

— Monsieur, n’allez pas plus loin ! Cet endroit n’est pas sûr. Souvenez-vous de la malédiction de Toutankhamon.

Il en fallait plus pour arrêter Jack Rivers, surtout en jouant la carte du pharaon maudit sur plusieurs générations. Toutankhamon, découvert par l’archéologue Howard Carter, possédait, paraît-il, un trésor qui proférait une sentence à quiconque le profanait. Lord Carnarvon, un ami de Carter, et son acolyte lors de leurs recherches en Égypte, était décédé un an après leur entrée dans le tombeau. Certains y avaient vu une magie surpuissante à l’œuvre. Toutefois, Carter, pourtant l’un de ceux qui y était pénétré le plus souvent, n’avait subi aucun maléfice. Pour Rivers, tout ce remue-ménage n’était là que pour faire jaser les ménagères et vendre de l’encre.

Cette tombe inconnue n’en était qu’un faisceau de plus sur l’immense parcelle sombre qui formait l’histoire de l’Égypte antique. Chaque petite avancée signifiait un pas de géant pour les scientifiques du monde entier. Et Jack avait bien l’intention d’obtenir son nom à l’intérieur d’un cadre doré.

Il s’avança vers le tapis, le détaillant sous tous les angles. Sa façon si majestueuse de renvoyer la lumière lui conférait une valeur digne des miroirs les plus purs. De plus près, aucun doute sur sa capacité de lévitation. À quelques centimètres du sarcophage, la tapisserie ondulait légèrement, comme si une brise continue le maintenait en éveil. Il effleura la surface, aux allures de coton, et décortiqua des symboles comme il n’en avait jamais vu. Il ne s’agissait pas de hiéroglyphes, ni d’aucune écriture à sa connaissance. Des losanges de diverses tailles et couleurs s’imbriquaient dans une géométrie parfaite et se rassemblaient autour d’un plus grand cercle embelli par les flammes dansantes des torches.

Sa splendeur happait l’égyptologue, ébahi. Une telle richesse ne se trouvait qu’une fois dans une vie. Rien n’aurait été plus beau qu’un fragment de ce trésor ancestral. Après tout, qui saurait ? Ces bons à rien d’africains ? Il possédait un révolver dans son sac, avec bien assez de balles pour tous les faire taire. D’ailleurs, pourquoi ne se contenter que d’un morceau de ce Graal, lorsque tout est à sa disposition ? Il ne lui suffisait que de tendre le bras et ce drap divin serait sien.

Rivers percevait des cris, des plaintes un peu plus loin, assourdi par sa passion déchirante. Les travailleurs lui hurlaient de faire demi-tour, d’abandonner. Ils avaient déchiffré les messages autour de la tombe et comprenaient le drame qui se déroulait ici. Mais l’archéologue ne fixait que son joyau : le tapis volant, cardiogramme connecté à son corps, qui ne cessait d’ondoyer au rythme des battements de l’organe. L’homme se demandait quel usage pouvait bien en avoir le pharaon, et, surtout, que pourrait-il en faire, lui ?

Les balles martelèrent ses tympans, amplifiées par l’acoustique de la pièce. Sans même s’en rendre compte, il avait dégainé et calmé ses oiseaux qui piaillaient leur message de prévention. Il ne lâcha pas son arme tant que tous les corps ne s’étaient pas effondrés. Au bout du compte, Rivers resta, le dos contre les inscriptions, en tête à tête avec ce tapis volant, vestige d’une autre époque. Peut-être d’un autre monde.

Le tissu se mouvait toujours, aussi fluide qu’une vague, une avalanche dans son esprit. Plus rien ne le séparait de ce trésor inestimable. Soudain, les torches moururent dans un souffle glacial. Alerté, l’archéologue tâtonna jusqu’à l’entrée du tombeau, désormais close. Il dégaina sa lampe, faute d’autre moyen, et arpenta à nouveau la pièce, les parois en soutien. Du coin de l’œil, il ne put s’empêcher de déchiffrer l’immense frise picturale qui recouvrait la salle. Celle-là même qu’il avait complétée grâce à son fragment.

Sans savoir par où commencer, Rivers visa un pan puis traduit :

— À l’aube du siècle, d’un pouvoir défiant les divinités et l’équilibre du monde, le pharaon Amenhotep V, cousin de Toutankhamon, bénéficiait d’un tapis volant lui permettant d’avaler une distance vertigineuse en rien de temps, d’exaucer le moindre de ses souhaits et lui conférait l’immortalité. Sous cette menace gouvernée par la sorcellerie, le peuple, aidé par les dieux, enferma le pharaon dans le tombeau le plus profond que le monde n’ait jamais construit, afin que personne ne puisse le délivrer pour l’éternité. De surcroît, et par le maléfice d’Anubis, quiconque manifesterait le désir de pénétrer dans ce tombeau, attiré par la convoitise de cette tapisserie démoniaque, y resterait aux côtés d’Amenhotep V et de l’objet de leur tentation jusqu’à la fin des temps…

L’égyptologue ne put poursuivre. Sa lampe torche hoquetait de faibles rayons qui s’éclipsaient avant qu’il ne découvre la suite. Après un instant, cette dernière rendit son dernier trait de lumière. Pour l’éternité.

 

« L’occasion fait le larron » de Constantin Louvain

Un marchand de tapis
Marchand de tapis de Giulio Rosati

L’auteur Constantin Louvain nous propose de découvrir sa version du tapis volant. Il est un auteur belge vivant en Ile de France. Ses premiers contacts avec le fantastique et la science-fiction se sont déroulés au cours de ses humanités gréco-latines et l’ont incité à s’orienter vers les sciences. Une fois son master en chimie et son diplôme d’ingénieur en poche, il a exercé des emplois de chercheur dans le public et le privé avant de devenir enseignant dans une université d’Afrique pendant plusieurs années. Revenu en Europe, il s’est investi dans la vente d’appareillage scientifique tout en continuant à lire de la SF à haute dose. Devenu chef de projet d’un groupe concevant des appareils de pointe pour laboratoire, il donna des conférences devant des équipes de chercheurs sur cinq continents, promouvant les réalisations de son équipe. Utilisant des éléments glanés au cours de ses pérégrinations, il aime imaginer des mondes, des cultures et des personnages baroques conduisant à des situations inattendues, où le drame peut côtoyer la plaisanterie.

Visiter le site web de Constantin Louvain

L’occasion fait le larron par Constantin Louvain

(© 2019 Constantin Louvain Tous droits réservés)

Sathar Shaz scruta de son œil de vendeur expérimenté l’homme qui venait de pousser le rideau de perles multicolores interdisant aux mouches l’accès de sa boutique. Le visiteur était petit, un peu bedonnant, avec une barbe mal taillée, et portait des vêtements passés de mode, rapiécés par endroits. Intérieurement, il fit la grimace. Un client pauvre… pas de quoi pavoiser. Mais un client, même désargenté, restait un client. Les temps étaient durs et il ne pouvait se permettre de dédaigner de petites ventes ou de petits profits. Le vendeur arbora son plus beau sourire et énonça de sa voix la plus charmeuse :

— La paix soit avec vous. Que puis-je pour vous en cette belle journée ?

— Je cherche un tapis… un tapis volant.

La précision parut superflue au commerçant. L’enseigne du magasin indiquait « Tapis volants, neufs ou d’occasion ». Sathar Shaz garda pour lui ses remarques et répondit aimablement :

— Mais, certainement monsieur. Je viens de recevoir un tout nouveau modèle persan, avec deux mille nœuds farsbaff au décimètre carré. Venez, je vous le montre !

Il entraîna l’homme vers la vitrine où était exposé un « Aigle d’Ispahan », un magnifique tapis de couleur rouge vif, décoré de motifs géométriques élaborés. Le client le regarda avec envie et demanda :

— Combien ?

— Douze mille piastres, monsieur.

Le visage du visiteur se ferma. Il détourna le regard de la merveille et s’adressa au vendeur :

— Ai-je l’air d’un homme prêt à débourser une telle somme pour un tapis ?

Sathar Shaz comprit qu’il avait fait une erreur de débutant, et demanda :

— Combien comptez-vous mettre, et pour quel usage ?

— Je dispose de deux mille piastres, et je recherche un moyen de transport pratique et sûr pour rendre plus régulièrement visite à mon beau-fils qui s’est établi en province. Il ne vient jamais en ville, et je ne vois plus ma pauvre fille chérie.

— Deux mille piastres… Je crains que nous devions nous orienter vers une carpette d’occasion. J’en ai une qui date d’une quinzaine d’années… un modèle « Saut du Lit 1222 », des ateliers de Tabriz. Attendez !

Il fouilla dans les étagères poussiéreuses tapissant le fond de la boutique et en sortit un rectangle de tissu d’un mètre sur deux, d’un bleu un peu passé. Le visiteur regarda l’objet, l’air dubitatif, et remarqua :

— Il manque des franges, et on voit la trame par endroits… et il me semble petit.

— C’est, monsieur, une carpette d’occasion, lui rétorqua le marchand. Je vous la fais à mille huit cents piastres.

— Et elle vole, votre carpette ?

— Évidemment, monsieur !

— Et le génie est compris ?

— Oui, le djinn est compris. Il date un peu, certes, mais s’avère très amical.

— Pourrais-je l’essayer ?

— Mais, certainement ! Suivez-moi sur la terrasse. Attention, l’escalier est un peu raide.

Ils montèrent tous deux sur le toit plat du magasin écrasé de soleil. Le client cligna des yeux sous la lumière vive réverbérée par la surface blanche. Midi approchait et des tapis volants de toutes tailles traversaient le ciel d’un bleu profond, se croisant à différentes altitudes. Autour d’eux se dressaient de nombreuses coupoles et fines tours de stuc blanc. Sathar Shaz secoua la descente de lit dans l’air et la posa sur le sol avant de dire :

— Shazham !

Le génie apparut au coin avant droit du tapis, un petit bonhomme translucide d’un bleu un peu plus foncé que celui du textile. Le commerçant s’assit en tailleur sur la carpette et murmura :

— Décollage

La descente de lit devint rigide et s’éleva à une trentaine de centimètres au-dessus du sol. Le visiteur en fit le tour et remarqua :

— Je ne vois pas de ceinture de sécurité !

— En effet, ce modèle n’en dispose pas, répondit le commercial. Elles n’étaient pas encore obligatoires à sa sortie des ateliers de tissage, et il bénéficie donc d’une dérogation. De toute façon, ce modèle présente une excellente stabilité. Pas de risque de looping ou d’une fantaisie similaire !

L’homme hocha la tête d’un air dubitatif et marmonna quelques mots.

— Oui, monsieur ? dit le vendeur l’air interrogateur.

— Le génie parle ?

— Oui, bien sûr !

Il se tourna vers l’homoncule et lui demanda

— Dis donc quelque chose !

L’être bleuté le regarda avec des yeux écarquillés avant de demander

— Où désirez-vous vous rendre ?

— Il dispose d’une carte incorporée ? demanda le visiteur.

— Oui ! répondit le marchand. Une carte de la région, uniquement, incluant la ville, et une trentaine de kilomètres de rayon aux alentours. Cette carpette figure parmi les premiers modèles où ce dispositif fut intégré.

— Peux-tu me conduire à Varayoun, demanda le client au djinn.

— Oui monsieur, répondit l’homoncule après une petite hésitation.

— Es-tu en bonne santé ? Le tapis fonctionne-t-il bien ?

— Oui, monsieur ! répliqua le djinn.

— À quand remonte ta dernière révision d’enchantement ?

— Deux ans ?

Le client semblait toujours hésitant. Il se tourna à nouveau vers le marchand et lui demanda :

— Pourriez-vous réaliser une démonstration ?

— Euh… hésita le négociant. Cela me semble un peu inhabituel. Le tapis est resté longtemps à l’ombre. Il n’a plus beaucoup d’énergie.

— Je suppose que le génie vous avertira si la magie faiblit. Et le soleil brille avec ardeur ! Pouvez-vous effectuer un tour du quartier ? Je vous regarderai de la terrasse.

— Hum… Oui, sans doute. Le prendrez-vous après ce parcours ?

Le client dodelina tout en observant son interlocuteur. Il lui sembla qu’un mince film de sueur apparaissait sur le front bronzé du vendeur. Mais, après tout, il faisait très chaud… Le commercial, après quelques secondes d’hésitation, s’adressa au djinn :

— En avant, au pas !

La carpette se mit en mouvement. Elle s’éleva légèrement en ondulant pour passer le muret ceignant la terrasse, puis s’élança dans le vide, au milieu de la circulation. Le client s’accouda à un coin du parapet et la vit progresser en ligne droite jusqu’à la fontaine des naïades, puis tourner à droite sur l’injonction de son conducteur qui ponctua son ordre d’un mouvement du bras. La carpette prit son virage à angle droit, penchant légèrement sur la droite, puis se redressa et continua d’avancer en ligne droite. Au bout de quelques secondes, nouveau mouvement du bras droit de Sathar Shaz, et nouveau virage de la carpette que le pilote fit ensuite accélérer sur le trajet rectiligne. Mal lui en prit. Lorsqu’il leva à nouveau le bras droit pour signifier au génie un nouveau virage en direction de la terrasse, celui-ci ne put compenser entièrement les effets de la force centrifuge, et le visiteur vit distinctement le vendeur glisser sur la surface inclinée du tapis. Poussant un cri d’angoisse, Sathar Shaz, malgré ses efforts désespérés pour agripper la surface tissée, bascula dans le vide, pour heureusement atterrir sur la cime d’un des palmiers bordant l’avenue en contrebas. La carpette termina son vol et vint se reposer sur la terrasse. La couleur du génie avait viré au bleu pâle et il exhibait un sourire gêné. Le client hocha la tête. Il redescendit pensivement l’escalier et s’assit sur un fauteuil miteux qui traînait dans un coin de la boutique. Un quart d’heure plus tard, le vendeur regagna son magasin en claudiquant, de fort mauvaise humeur, ses vêtements salis et déchirés. Il regarda son visiteur et lui dit

— Tiens, vous êtes encore là ! Je suppose que vous n’achetez pas le tapis !

— Au contraire, lui répondit l’autre. Bien entendu, pas pour mille huit cents piastres. Mais je vous en donne mille, et c’est bien payé !

— Je ne crois pas pouvoir vous le céder à ce prix ! J’y gagnerais à peine !

— Et combien vous coûterait une mauvaise publicité ?

— Vous n’oseriez pas…

— On parie ?

— Eh bien, d’accord, marmonna le vendeur.

Il alla chercher la carpette, la roula et l’emballa dans un papier fort. L’homme paya et sortit, le rouleau sous le bras. Shatar Shaz le regarda s’éloigner, s’interrogeant sur ses motivations.

Le client, en marchant, peaufinait son plan dans sa tête. Il allait acheter du papier de fantaisie, réaliser un emballage cadeau, et offrir cette carpette monoplace à son beau-fils qui traitait si mal sa fille chérie, la gardant enfermée dans une maison vieille et triste. Il savait que ce bon à rien s’en servirait pour aller boire et draguer les serveuses à l’auberge du village voisin. Pour le reste, il s’en remettait au destin.

« Sorcelières » de Philippe Caza

Carte-Dame-de-PiquePhilippe Caza nous livre sa version de la dame de pique. Il est connu avant tout comme illustrateur pour les éditeurs français de SF, auteur de bandes dessinées (Pilote, Métal Hurlant, « Le Monde d’Arkadi ») et co-auteur de films d’animation (« Gandahar », « Les Enfants de la pluie »).

Coté écriture, après quelques nouvelles parues dans Ténèbres ou Bifrost et deux recueils numériques chez Actu-SF, il participe depuis fin 2018 à diverses anthologies et revues. (Parues et à paraître : Arkuiris, Galaxies, Squeeze, Fantasy Art, Le Grimoire, ImaJn’ère, Marathon, Vagabonds du Rêve…)

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Sorcelières

•••

« Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »

Nosferatu de Murnau.

Prologue : Camille Princebleu s’est endormi mais il ne le sait pas. Il rêve mais il ne le sait pas. Il se réveille en grelottant (en sanglotant parfois) en proie aux trépidations de l’envie. Puis il est éveillé mais il ne le sait pas.

« Quand tes yeux se ferment, ce n’est pas la peine de continuer à lire. Les mots s’incrusteraient dans la chair de tes paupières et tu ne pourrais plus jamais dormir », énonce une voix off brumeuse. Camille Princebleu ferme son livre. Maintenant il dort – au sens longitudinal du terme. A-t-il un cerveau ? Il a souvent l’impression d’avoir un crâne vide avec un papillon qui volette en dedans. Il aime bien dormir entre ses deux oreilles et rêver ses propres rêves (dits aussi « sortilèges »). Mais si la nuit le prend, le rendra-t-elle ? et à qui ? et quand ? et dans quel état ?

Sortilège. Si on ouvre son lit, si on retourne le matelas, sur le sommier on trouvera le sang des boucs noirs, comme une conférence pour les oiseaux. Le cirque avare est passé par là, avec ses ouailles et ses crochons cornus. Et ses chasseurs sauvages, ses araignées amères, ses cactus aux épines brûlantes – tropiques aux fleurs invaginées –, ses poissons morts de froid dans l’abîme et ses belladones à l’odeur bucolique écœurante.

Il se réveille, il rouvre son livre, il se rendort (alors qu’il a déjà mis ses lunettes).

Sortilège. Il y a près de chez lui une basse terre nommée les bas de Hurledent où vivent des sorcelières-reptiles. Elles habitent des tombeaux, des sépulcres minéraux, dans l’ombre, là où des gnomes avares ont leurs repaires. Elles mangent l’obscurité qui sourd des pierres brûlantes. Elles lapent dans les creux le sang glacé de boucs noirs. (Quand le sang coule, rouge cruor, les âmes des morts et les stryges accourent de l’Érèbe.) Le soleil se couche sur les os, ardemment. Dans les étangs, les reptiles-sorcelières combattent leur mâle pendant quarante nuits avant de lui céder. Elles enfantent en l’air, volant très haut sur leurs ailes de cuir. Camille Princebleu reste seul avec des oiseaux morts.

Il se réveille, il se rendort. (On ne change pas d’avis au beau milieu d’un rêve.)

Sortilège. La lande est en plein inventaire, la rivière est de feu, des vagues teintées d’or dessinent des arabesques. Papillon noir en exil, il s’avance dans l’allée du château.

(Maison hantée, forteresse enchantée ?) Tout est éclats de tubercules, tout miroite. Après avoir traversé prudemment la zone des caméras sourcilleuses, il frappe à la porte de fer, à tout hasard. Elle s’ouvre à deux battants. La Reine de Pique l’accueille avec ses poils de sorcelière sur le nez. Elle se nomme Drusila. Son corps de mante, tout habillé de noir, tout hérissé d’épines, encadre encore la lande. Elle piétine la rivière de feu de ses talons de fer, elle méprise les arabesques dessinées par les vagues teintées d’or. Elle a le monopole de la force. Ses seins furibonds l’enlacent, hantés de noirs desseins.

Elle clame : « Tu n’as pas la moindre idée d’où tu as mis les pieds, vilain petit lapin, tu as voulu jouer avec les loups, tant pis pour toi. Ici sont les démons sur canapé, et les loups andalous portant chapeaux pointus. Ils te suceront la cervelle par tous les trous du nez. Quand tu seras passé entre leurs mains, tu seras hors de prix. Même l’enfer vorace ne voudra pas de toi. (Que le diable l’emporte !) »

Perclus par la voracité des faits, il ne peut qu’acquiescer. Elle continue, la Dame au cœur de cuir, à l’œil de pique, aux oreilles de reine égarée, frémissant d’un caprice sauvage :

« Et c’est pour toi, enfant perdu, le moment de renaître. Nous te construirons alors une maison nommée Tombeau des vivants. »

Il se réveille, pensant vaguement < Demain j’irai secouer les nuages pour qu’il en tombe des plumes >, il se rendort.

Sortilège. La sorcelière noire bardée de piques a fait monter sa fièvre. Il a la maladie des larmes bleues. Il court parmi les iguanes à la poursuite de l’ogre Algol crocheteur d’enfants. Celui-ci court moins vite que lui, mais il est parti plus tôt. Et voilà que le Roi Pêcheur l’arrête dans son élan. Le Roi va bientôt mourir. Il a été empoisonné par la Reine de Pique. Il parcourt la région occitane en cherchant un tombeau digne de lui. Il s’arrête en Arles, où sont les Aliscamps où l’ombre est rouge sous les roses. Il choisit le sépulcre abandonné d’une jeune vierge des temps anciens mordue par l’ogre Algol. Le Roi serait tellement bien, dans sa tombe, recouvert de plumes colorées. Mais quand il en enlève les os millénaires, ceux-ci se métamorphosent en un faucon noir unicorne qui s’enfuit à travers la Camargue. Le rêveur le suit à la trace pendant quelques éons.

Il ne sait plus, à vrai dire, qui il est, qui rêve ?… lui ou l’ogre ? ou le Roi Pêcheur ? ou la sorcelière noire, Reine de Pique au cœur de fer ? Et lui-même, qu’est-il, avec son prénom épicène ?

« Cesse donc de parfumer les portes de l’enfer, ça ne fait qu’aggraver les choses », intervient encore une voix off…

… Qui se révèle provenir de sa gouvernante qui vient le réveiller, car il est 8 h 20. Elle se nomme Salomé Lokidor. Elle est rousse.

Il se réveille, il ne se rendort pas.

•••

Camille Princebleu, à son réveil, est confondu (encore en proie aux sortilèges de la nuit). Il dérive, comme un roi pêcheur revenu bredouille. La radio chante au féminin portugais des airs de bossa nova (vagues teintées d’or qui dessinent des arabesques). En s’habillant trop vite, il met son pull de travers d’un quart de tour. (Sortilège ? Malédiction royale ? Condamnation ?) Il se retrouve avec une manche vide qui pend par devant, une autre qui pend dans le dos, et les deux bras coincés contre les côtes. Sa zone de confusion le rétrécit. En plus, il a les nougats qui collent au plancher. Il se sent statue de souffre, statue de cendre. L’ossature grince, la peau râpe, les muscles esclaves n’obéissent plus, les yeux sèchent – et la bouche rugueuse, muette – et les veines bleues.

« Qu’on lui coupe la tête ! », clame la Reine Noire de Pique. (Certes, ce serait une solution, mais ce n’est qu’un écho des sortilèges de la nuit.)

< Au secours >, pense-t-il tout bas.

Salomé Lokidor, attentive gouvernante rousse, vient à son aide, le délivre de son pull, lui masse les gencives, les oreilles et les orteils à l’achilléine. Elle le touche jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur sa peau le moindre cm2 qui ne fût touché.

Puis c’est lui qui lui raconte sa nuit.

Elle le rassure : « Les sortilèges de la nuit ne sont que la mise-à-jour automatique de ton système d’exploitation. Tu as trop lu.

— Je devrais m’exercer à chasser les sorcelières, ajoute-t-il sans se demander si ça a quelque chose à voir. (Il est encore dans la confusion matutinale. La vraie vie commence seulement après le deuxième café.)

— Il y en a beaucoup, dans ta chambre d’enfant ? s’enquiert Salomé.

— Il y a un nid sous mon lit.

— Si ce n’est que ça, tu n’as qu’à scier les pieds de ton lit.

— Je l’ai fait, mais elles sont toujours là, toutes plates, en papier glacé… mais quand elles sortent de dessous, elles ne sont plus plates du tout, elles ont des trucs ronds sur la poitrine, elles n’ont pas d’habits…

— J’ai connu des sorceliers et des gnomes, des Reines et des Rois de toutes les couleurs et de tous les arcanes du Tarot, mais ça, ça s’appelle des magazines de photos cochonnes… Lui… Playboy… c’est pas des sorcelières.

— Mais… Elles m’ensorcellent, elles m’envoûtent… comment je peux m’en débarrasser ?

— Je vais te montrer. »

Salomé, Dame de Cœur au cœur de verre, affichant un air angélique, déboutonne son chemisier, puis dégrafe son soutif. Aux yeux de Camille, ses seins de grâce, outrage aux lois de la gravitation universelle, se déploient. Entre les deux, un petit cœur tatoué vibre, vivant. Toutes les étoiles tombent.

Il est désormais et à tout jamais prisonnier de la Dame de Cœur.

•••

Finale (happy ending ?). C’est un matin d’automne. Au réveil, Salomé, Dame de Cœur, sorcelière rouge, se recompose. Ensuite, selon un processus complexe incluant caresses de peau et danses cérébrales, elle réveille son prisonnier Camille Princebleu. Elle emporte sa cage dans la forêt proche et l’ouvre. Il sort et se carapate dans le sous-bois. Elle rentre dans sa cabane de papier peint pour lui tricoter des pulls pour ses vertèbres – s’il revient.

(© 2019 Philippe Caza Tous droits réservés)

Commentaires de l’auteur

En relisant certains de mes textes, celui-ci en particulier, je me dis quand même que « ça déconne grave ». Mais des histoires normales racontées de façon normale, ça ne manque pas. Alors je fais autre chose, et c’est ça qui m’amuse.

Sans vouloir faire une explication de texte, je peux dire quelques mots sur comment ça se passe. Par exemple, insomnie, je me réveille à 5 heures du matin avec encore en tête des images de mes rêves… ou de mes lectures de la veille… ou du film vu la veille… J’ai un cahier sous la main et je laisse venir sur le papier tout ce qui vient. C’est la partie « écriture automatique en demi sommeil ».

Après, plus tard, des jours ou des mois plus tard, je coordonne des morceaux saisis sur l’ordi, j’organise autour d’un thème des paragraphes dispersés. (Vive les recherches par mots-clés !) Les appels à textes professionnels ou amateurs auxquels je réponds m’offrent des cadres pour ne pas errer dans le n’importe quoi. Donc, je colle, j’ajuste des morceaux qui, à la base, n’ont rien à voir, mais, en y réfléchissant, en adaptant… pourquoi pas ?

Ça reste un peu un foutoir foutraque, mais c’est aussi que j’aime bien surprendre et provoquer, et même me surprendre moi-même, avec des petits délires surréalistes où humour, absurde, poésie, noirceur, éros se mêlent sans censure.

Certains ont qualifié mes textes d’espiègles. Ça me va. « On n’est pas sérieux quand on a 77 ans », aurait pu dire Rimbaud, s’il avait vécu jusque là.

Illustration sur le thème de la dame de pique

Carte-Reine-Dame-de-PiqueLa reine de pique (ou dame de pique) est une carte à jouer. Dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll a offert une histoire à la reine de cœur. Quelle sera l’histoire de votre reine de pique ?

Avec sa nouvelle La liseuse invertie, Florence Vedrenne remporte le concours.

Un prix spécial est accordé à Philippe Caza qui, avec Sorcelières, nous a fait l’honneur d’écrire une histoire psychédélique sur cette thématique.

Côté illustration, Gabriele Victoire gagne  avec sa représentation de la fameuse dame.

Découvrez, dès maintenant, l’œuvre de Gabriele Victoire !

Dame-de-Pique-Illustration
(© 2019 Gabriele Victoire Tous droits réservés)

Commentaires

Je suis Gabriele VICTOIRE, artiste peintre et auteur de l’île de la Réunion. Je remercie Le Royaume Bleu pour ce concours et vous présente donc « La Dame de Pique »! J’aime surprendre dans mes toiles, c’est pourquoi il ne faut jamais se fier à la première apparence du tableau ! Il y a toujours des détails qui apportent une autre lecture ! « 

Au premier abord, ma dame de pique peut effrayer, comme une déesse toute puissante qui maîtrise les éléments. Si l’on regarde de plus près, elle demeure bienveillante, car elle a protégé le petit personnage en haut à droite en éliminant les obstacles sur sa route. Elle utilise notamment ses lances pour éloigner le monstre marin ou son souffle pour repousser le feu.

Découvrir le travail de Gabriele Victoire

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Résultats du concours sur le thème de la Dame de Pique

Dame-de-Pique-PallasLa reine de pique (ou dame de pique) est une carte à jouer. Dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll a offert une histoire à la reine de cœur. Quelle sera l’histoire de votre reine de pique ?

Avec sa nouvelle La liseuse invertie, Florence Vedrenne remporte le concours.

Un prix spécial est accordé à Philippe Caza qui, avec Sorcelières, nous a fait l’honneur d’écrire une histoire psychédélique sur cette thématique.

Côté illustration, Gabriele Victoire gagne  avec sa représentation de la fameuse dame.

Découvrez, dès maintenant, le récit de notre grande gagnante et sa biographie à la fin !

La liseuse invertie

par Florence Vedrenne

(© 2019 Florence Vedrenne Tous droits réservés)

Mes journées s’étiraient au fil de mes lectures. J’habitais dans un roman. Mon existence se mouvait au rythme de mes voyages. Malgré tout, je m’ennuyais. J’aurais pourtant dû être remplie : les aventures les plus folles me touchaient autant qu’elles s’abattaient sur les héros, et je tremblais avec eux. Je les aimais et les détestais tout autant. Je les accompagnais et les abandonnais pareillement. Je les découvrais parfois si pleutres et jaloux, qu’ils m’accablaient. Je m’endormais alors sur les pages noircies de caractères sombres. Mais d’autres fois, je plongeais dans l’extase, aspirée dans un vertige merveilleux. Les mains des héros se tendaient dans ma direction, je les attrapais et mon univers s’éclaircissait. Je respirais avec eux, je m’inquiétais, aurais voulu leur donner l’élan, leur crier la vérité révélée quelques pages plus avant pour que l’inexorable ne se produise jamais. Pour que je n’ai pas le cœur crevé au terme du dernier chapitre.

J’accompagnais de nombreux lecteurs. Comme ce fut dépaysant de découvrir des univers différents ! Las, désormais, je m’ennuyais depuis plusieurs années sans réussir à fausser compagnie à mon actuelle propriétaire. Elle me gavait de ces histoires aux ressorts sans surprise : des amourettes émergeant d’extraordinaires coïncidences. Une supercherie inoculée à des lectrices crédules, dans un style approximatif soulignant la fainéantise de leurs auteurs. La mienne pleurait sur les pages, ses grosses larmes s’y écrasaient et éclaboussaient parfois ma robe. Je ressentais une exaspération profonde. Comment pouvait-elle croire que pareilles histoires pouvaient exister ? Sa naïveté me stupéfiait.

Au tout début, lorsqu’elle s’était mise à posséder ce genre de romans, j’ai songé qu’il s’agissait d’un mauvais moment à passer. Hélas, non. Elle s’en regorgeait. Elle prenait plaisir à se faire souffrir en imaginant que ces histoires d’amour arrivaient vraiment aux autres, et qu’elle en serait, à jamais, écartée. Il me fallait donc, et à tout prix, m’extraire de cette pénible situation.

Mais les jours passaient et se ressemblaient : souvent prise en sandwich entre deux pages, je pouvais suivre ces lignes de signes encrés avec ma tête pour absorber la narration facile d’un amour impossible et démodé.

Un jour, alors qu’elle triturait compulsivement un de ces bouquins insipides, ma propriétaire commença à hoqueter. Ses doigts raides tournaient rageusement les pages, dont certaines, arrachées de la reliure, lançaient un cri désespéré. Alors que je somnolais légèrement, je fus réveillée par un choc violent. Je vis, horrifiée, le livre dégringoler à une vitesse vertigineuse pour finalement s’écraser, éventré, couverture cornée, sur le tapis du salon, tandis que je virevoltais doucement à sa suite pour atterrir délicatement sur la table basse. Puis je la vis, elle, prostrée, les genoux rouges d’avoir été si serrés, les phalanges blanchies, la rage écumant une mousse pâle au bord de ses lèvres.

J’avais beau être de carton glacé, dénuée d’un cœur battant et d’une âme d’humaine, la voir ainsi désespérée et malheureuse me peina.

Ses sanglots envahirent la pièce la meublant à en faire éclater les parois. Sa tristesse dégoulinait comme les grosses gouttes de pluie sales qui cognaient maintenant aux carreaux dans la couleur mauve du crépuscule.

Au bout d’une éternité, ma propriétaire bondit du canapé pour se diriger vers le bouquin éventré gisant sur le sol auquel elle flanqua un coup de pied qui envoya le malheureux s’écraser contre le mur. Le roman retomba mollement dans un « plaf » sinistre.

Puis le calme revint enfin, emmitouflé dans l’obscurité de la pièce. Les lueurs orangées des lampadaires l’éclairaient suffisamment pour observer ma propriétaire s’affaisser et retrouver un calme qui ne dissipait pas encore la honte produite par cet infâme accès de rage.

La nuit fut tranquille et le roman trouva en la poubelle son cercueil, tandis que je trônais au centre de la table basse. Seule, sans la douce protection des feuilles de papier qui racontaient des histoires imaginaires peuplées de héros éminemment beaux et lisses, des mensonges pernicieux aux atours innocents, infusant dans l’esprit des humains, jusqu’à provoquer une addiction morbide, dont l’issue ne pouvait être que funeste.

Dans le silence nocturne, l’astre lunaire vint lécher la table basse et lentement m’éclairer comme l’offrande sur l’autel déposée. Peut-être que la solitude de l’instant, le fait de me trouver nue sans mes atours de papier, j’ignore bien quoi exactement, mais lorsque le rayon de lune commença à me couvrir, un effroyable sentiment me secoua toute entière. Mes deux têtes ne savaient que regarder, mes mains ne savaient comment me cacher. Mon statut de carte à jouer, bien que je sois une Dame, carte majeure, ne me prévint de rien. L’éclat doré caressa le coin de papier et la peur m’envahit, frisson effrayant et excitant. Intégralement recouverte de lumière, un étrange phénomène survint. J’éprouvai une nausée formidable, les têtes me tournèrent tant que le salon pivota à une vitesse vertigineuse, un haut-le-cœur s’empara de moi et je fus projetée violemment au sol. Le tapis du salon me parut à la fois dur et tendre. Puis je sombrais.

À mon réveil, mes habits de carton avaient laissé place à un uniforme de chair recouvert de tissus lourds. Ma seconde tête avait cédé sa place à deux jambes que je découvrais nues. Mes tempes cognaient tant que je crus me disloquer. Quelle sensation étrange ! L’univers en trois dimensions me semblait extrêmement déplaisant. Malgré le feutre nocturne,

je distinguais des nuances inconnues. Je palpais les creux et les pleins de mon visage ; je touchais mes muscles neufs engourdis ; pinçais mes peaux dont la texture, à la fois douce et élastique, m’arracha un rire de joie pure.

J’ignore combien de temps je demeurai assise, toute à la découverte de mon nouvel apparat. Je réussis à me mettre debout, m’accrochant au cadre de la porte. Ma tête tournait de plus belle, sans savoir si cela provenait de ma transformation ou si l’impossible situation dans laquelle je me trouvais frôlait un état de folie.

Qu’allais-je devenir dans cet état ? Avais-je seulement déjà vécu sous cette forme, régnant auprès de mon Suzerain sur notre Royaume de Pique ?

Mes pas me dirigèrent comme un automate vers la chambre à coucher de ma propriétaire : elle m’y avait souvent emmenée. Moi dans sa main droite et son roman désastreux dans sa main gauche. Elle se couchait alors sur son lit, celui dans lequel je la voyais maintenant recroquevillée, emmitouflée dans sa couette, ses cheveux démêlés surgissant des dessus de drap, soulevés par son souffle régulier. S’inventait-elle, la nuit, une vie de princesse délivrée par son prince charmant ? Je devais lui ouvrir les yeux sur les histoires d’amour qu’elle croyait réalisables. Je me devais de lui expliquer que ces aventures-là ne sont que des inventions pour corrompre les esprits sains et emprisonner les jeunes filles, lui indiquer que d’autres histoires existent et qu’elle peut les écrire. Je m’approchai du grand lit, m’accroupis et repoussai légèrement le haut de la couette. Mes doigts s’accrochèrent à son épaule que je secouai. Elle grommela, et ouvrit ses paupières, ensommeillée, cherchant probablement l’origine de ce réveil brutal alors que la nuit résistait. Son regard, hagard, croisa le mien et s’arrêta net. Le menton toujours enfoui sous son drap, la jeune femme ne cillait pas. Elle écarquilla les yeux puis se redressa tel un diable surgissant de sa boîte. Devant l’incongruité de la situation – et je ne pouvais lui donner tort – elle se mit à crier. Je plaquai immédiatement ma paume large et aux doigts sertis de bagues sur sa bouche, obturant son souffle. Elle agrippa de ses deux mains mon poignet mais je ne cédai point. Je déposai mon index sur ses lèvres froides, lui intimant de se taire, ce qu’elle finit par faire sans broncher. Je me mis alors à parler, comme si cela était naturel.

– Ces lectures vous nuisent. Vous pensez que l’existence de ces personnages pourrait devenir vôtre : un bel homme qui soudain, surgit de nulle part, pour tomber follement et éternellement amoureux de vous ; ne voyant que vous, ne respirant que votre air exhalé ; ne regardant que vos yeux étoilés et transis d’amour pour lui. Croyez-vous réellement qu’un tel sentiment puisse exister et durer dans votre réalité ? Vous vous abêtissez de ces aventures, vous éloignant davantage chaque jour des vraies belles histoires. Ces sentiments sont tronqués et vous le savez fort bien. Alors, cessez sur-le-champ et faites-moi lire autre chose que ces romans dits à l’eau de rose qui pourrissent votre vie et gonflent vos yeux.

La jeune femme me fixait toujours. Son silence me convainquit de poursuivre.

– N’avez-vous jamais vu, autour de vous, un homme et une femme ne vivre que d’eux ? Et que cet amour-là s’écoule infiniment et sans heurt ? Mais réveillez-vous donc ! Jamais vous n’en rencontrerez, jamais. Laissez-là vos romans menteurs et plongez-vous dans les délicieuses aventures, bien écrites, qui vous envoûtent et vous mènent sur des terres vierges et magnifiques, dépeintes par de prestigieux écrivains desquels vous vous détournez et qui, pourtant, manient les mots avec virtuosité pour les assembler en bijoux d’une magnificence jamais égalée !

Je m’emportai. Je ne me retins pas et mes bras accompagnaient en rythme le mouvement de ma voix. Je voulais retrouver le plaisir solitaire et égoïste d’une lecture de qualité, d’un récit merveilleux, de mots qui, enchevêtrés ensemble, formaient une œuvre unique et sensuelle. Et là, à ce moment j’adorerais me coucher sur les feuilles de papier, épouser leur matière, absorber leurs mots comme autant de pépites d’un luxe inouï. J’en crevais à vrai dire. Et ma transformation, sans doute éphémère en humaine, n’y était pas étrangère, j’en fus persuadée à l’instant.

– Mais qui êtes-vous ? cracha-t-elle subitement, le feu aux joues et les flammes sous ses cils.

– Votre Dame de Pique, pour vous servir… Votre marque-page…

Elle s’arc-bouta et laissa éclater un rire dément qui me figea. Puis le silence revint s’abattre sur la chambre et nous nous toisâmes toutes les deux, jaugeant inconsciemment sans doute, le risque que nous représentions l’une pour l’autre. Finalement, la jeune femme sortit du lit pour me faire face.

– Aussi étonnant que cela puisse vous le sembler, je ne suis là que pour votre bien. Vous avoir vue et entendue pleurer, vous mettre dans un état de colère pour l’amour que vous réclamez, mais que vous vous interdisez… Les mots, les histoires de ces romans vous brisent et vous ramènent à votre désert sentimental. Cessez de les lire. Cessez de souffrir, cessez de…

– Vous plaisantez, n’est-ce pas ? C’est une farce ? Une blague, hein ? Où sont les caméras ? Qui êtes-vous? Qui vous a permis d’entrer chez moi, bordel ?

Ses yeux brillaient d’un feu nouveau, la fièvre l’embrasait. Elle prenait de l’assurance, une assurance effrayante à vrai dire. Je mis mes mains face à elle, en signe d’apaisement. Mais lancée, elle s’approcha de moi non sans une volonté farouche d’en découdre puisqu’elle agrippa fermement mes vêtements.

– Ça suffit, la plaisanterie a assez duré ! Qui êtes-vous donc, bon sang ?

– Je viens de vous le dire : la Dame de Pique qui vous sert de marque page et…

– Ta gueule ! Ferme-là, t’es complément cinglée !

Elle me tira avec force, m’entraînant dans le salon. Sur le pas de la porte, je tentai de me dégager, mais me cognai au chambranle. Elle en profita pour tirer de nouveau et avec force. Je trébuchai et m’affalai de tout mon long, entraînant dans ma chute, la jeune femme qui en profita pour s’asseoir à califourchon sur moi. Je n’eus guère le temps de m’appesantir sur notre stupide posture, car je reçus une volée de gifles. Elles cinglèrent ma peau et je perçus une douleur inconnue jusqu’alors. Un nouveau sentiment s’empara alors de tout mon être, un raz de marée brûlant qui déversa en mon corps une envie d’utiliser mes ongles et mes dents : je voulais la mordre. Ce que je fis. La jeune femme hurla de nouveau en tenant son avant-bras blessé et saignant. Je profitai de l’instant pour la repousser. Face à face, sur les genoux, nous commençâmes alors à nous battre et à nous griffer, telles deux pouilleuses. Une excitation morbide me saisit et plus j’assénais de coups, plus je désirais lui en donner. Et pourtant, je voulais juste lui faire changer de lecture. Mais moi-même, surprise et galvanisée, je fus entraînée dans un tourbillon de violence.

Je réussis à la faire basculer. Une onde de frayeur coula en elle jusqu’à inonder ses yeux de crainte. Je l’observais, fascinée par le pouvoir que je détenais soudain entre mes mains : elle m’appartenait, plaquée au sol, les jambes repliées dans une position qui devait lui être inconfortable, tandis que je la chevauchais. Et je la tenais sous ma coupe comme le dernier pli qui remportait la manche et la partie, celle où mon image seule ravissait les hommes que j’érigeais en vainqueur par ma seule présence dans leur jeu. Ces images du passé me revinrent subitement. Les miens, jouets entre les mains d’hommes agacés ou joyeux nous jetant en mêlée sur le tapis élimé. La jeune femme profita de ma brève inattention. Une douleur aiguë m’arracha un cri. Ma poitrine se mit soudain à brûler, je suffoquai et, dans un réflexe que je m’ignorais, couvrit mon buste de mes paumes. Un objet brillant sous la lueur lunaire était fiché en mon cœur. J’en fus estomaquée, surprise par la vélocité de ma victime. Elle venait d’introduire les lames d’une paire de ciseaux en mon sein ! Mes mains teintées d’un vermillon luisant et poisseux tremblaient. Ma respiration s’intensifiait, et ma colère s’évaporait en même temps que mon sang dont la tâche formée sur le tapis du salon n’en finissait pas de s’étendre. Je sentis mes forces me quitter et me laissai choir sur le dos, libérant la fille.

L’aube naissait, recouvrant la pièce d’un halo rose doré. Le silence s’abattit et je me souvins de ce que j’avais à dire. Elle m’observait, livide et immobile. Et je la regardais à mon tour, tendant ma main son visage. Un rayon de soleil naissant m’effleura et je ressentis une brûlure désagréable. Je balbutiai quelques mots, un goût de métal m’emplit la bouche. Un spasme me saisit et je crachai des gouttes de sang. Mon corps devint aussi léger qu’une feuille cartonnée…

Une carte à jouer, une Dame de Pique, gisait sur le tapis du salon, les ciseaux plantés en son milieu, la déchirant largement. Le soleil la recouvrait complètement et elle ne brillait plus. Toute cornée, abîmée, ternie, aux couleurs pâlies…

Ce jour-là, les livres honnis de la Dame de Pique rejoignirent leurs camarades de papier dans les boîtes à livres pour tourner entre les doigts de femmes mélancoliques.

La Dame de Pique regardait le ciel. Le vent y poussait paresseusement les nuages. La pelouse sentait bon l’herbe coupée, elle paraissait tendre et douce pour ses côtes de papier.

Qui la ramasserait ? Qui voudrait d’elle pour garder la page d’un récit merveilleux ? Une histoire rythmée, une aventure jamais égalée, des mots qui s’enfileraient comme des perles pour former un collier de bonheur… Qui ?

À propos de l’autrice

Florence mène une vie ordinaire et occupe un travail ordinaire. Couper avec la réalité s’avère une nécessité et ses lectures ont toujours eu pour but de lui procurer le plaisir des voyages dans l’imaginaire.

C’est en découvrant les histoires postées par une nouvelliste sur le blog du Nouveau Monde que l’envie d’écrire s’est révélée. Aujourd’hui elle ne peut plus s’en passer.

C’est d’ailleurs sur ce site que quelques-unes de ses nouvelles sont parues. Trois autres histoires ont fait l’objet d’une insertion dans des recueils : Passeur d’histoire, présentée dans l’anthologie des chasses volantes par L’Ivre-Book et paru en 2015 ; Le Voyage édité par Arkuiris en 2017 dans l’anthologie Entre rêves et irréalité ; et Chat noir, chat gris une de ses nouvelles écrites au cours de sa participation à l’Académie de l’Imaginaire en 2016 et insérée dans l’anthologie du même nom.