« Sorcelières » de Philippe Caza

Carte-Dame-de-PiquePhilippe Caza nous livre sa version de la dame de pique. Il est connu avant tout comme illustrateur pour les éditeurs français de SF, auteur de bandes dessinées (Pilote, Métal Hurlant, « Le Monde d’Arkadi ») et co-auteur de films d’animation (« Gandahar », « Les Enfants de la pluie »).

Coté écriture, après quelques nouvelles parues dans Ténèbres ou Bifrost et deux recueils numériques chez Actu-SF, il participe depuis fin 2018 à diverses anthologies et revues. (Parues et à paraître : Arkuiris, Galaxies, Squeeze, Fantasy Art, Le Grimoire, ImaJn’ère, Marathon, Vagabonds du Rêve…)

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Sorcelières

•••

« Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »

Nosferatu de Murnau.

Prologue : Camille Princebleu s’est endormi mais il ne le sait pas. Il rêve mais il ne le sait pas. Il se réveille en grelottant (en sanglotant parfois) en proie aux trépidations de l’envie. Puis il est éveillé mais il ne le sait pas.

« Quand tes yeux se ferment, ce n’est pas la peine de continuer à lire. Les mots s’incrusteraient dans la chair de tes paupières et tu ne pourrais plus jamais dormir », énonce une voix off brumeuse. Camille Princebleu ferme son livre. Maintenant il dort – au sens longitudinal du terme. A-t-il un cerveau ? Il a souvent l’impression d’avoir un crâne vide avec un papillon qui volette en dedans. Il aime bien dormir entre ses deux oreilles et rêver ses propres rêves (dits aussi « sortilèges »). Mais si la nuit le prend, le rendra-t-elle ? et à qui ? et quand ? et dans quel état ?

Sortilège. Si on ouvre son lit, si on retourne le matelas, sur le sommier on trouvera le sang des boucs noirs, comme une conférence pour les oiseaux. Le cirque avare est passé par là, avec ses ouailles et ses crochons cornus. Et ses chasseurs sauvages, ses araignées amères, ses cactus aux épines brûlantes – tropiques aux fleurs invaginées –, ses poissons morts de froid dans l’abîme et ses belladones à l’odeur bucolique écœurante.

Il se réveille, il rouvre son livre, il se rendort (alors qu’il a déjà mis ses lunettes).

Sortilège. Il y a près de chez lui une basse terre nommée les bas de Hurledent où vivent des sorcelières-reptiles. Elles habitent des tombeaux, des sépulcres minéraux, dans l’ombre, là où des gnomes avares ont leurs repaires. Elles mangent l’obscurité qui sourd des pierres brûlantes. Elles lapent dans les creux le sang glacé de boucs noirs. (Quand le sang coule, rouge cruor, les âmes des morts et les stryges accourent de l’Érèbe.) Le soleil se couche sur les os, ardemment. Dans les étangs, les reptiles-sorcelières combattent leur mâle pendant quarante nuits avant de lui céder. Elles enfantent en l’air, volant très haut sur leurs ailes de cuir. Camille Princebleu reste seul avec des oiseaux morts.

Il se réveille, il se rendort. (On ne change pas d’avis au beau milieu d’un rêve.)

Sortilège. La lande est en plein inventaire, la rivière est de feu, des vagues teintées d’or dessinent des arabesques. Papillon noir en exil, il s’avance dans l’allée du château.

(Maison hantée, forteresse enchantée ?) Tout est éclats de tubercules, tout miroite. Après avoir traversé prudemment la zone des caméras sourcilleuses, il frappe à la porte de fer, à tout hasard. Elle s’ouvre à deux battants. La Reine de Pique l’accueille avec ses poils de sorcelière sur le nez. Elle se nomme Drusila. Son corps de mante, tout habillé de noir, tout hérissé d’épines, encadre encore la lande. Elle piétine la rivière de feu de ses talons de fer, elle méprise les arabesques dessinées par les vagues teintées d’or. Elle a le monopole de la force. Ses seins furibonds l’enlacent, hantés de noirs desseins.

Elle clame : « Tu n’as pas la moindre idée d’où tu as mis les pieds, vilain petit lapin, tu as voulu jouer avec les loups, tant pis pour toi. Ici sont les démons sur canapé, et les loups andalous portant chapeaux pointus. Ils te suceront la cervelle par tous les trous du nez. Quand tu seras passé entre leurs mains, tu seras hors de prix. Même l’enfer vorace ne voudra pas de toi. (Que le diable l’emporte !) »

Perclus par la voracité des faits, il ne peut qu’acquiescer. Elle continue, la Dame au cœur de cuir, à l’œil de pique, aux oreilles de reine égarée, frémissant d’un caprice sauvage :

« Et c’est pour toi, enfant perdu, le moment de renaître. Nous te construirons alors une maison nommée Tombeau des vivants. »

Il se réveille, pensant vaguement < Demain j’irai secouer les nuages pour qu’il en tombe des plumes >, il se rendort.

Sortilège. La sorcelière noire bardée de piques a fait monter sa fièvre. Il a la maladie des larmes bleues. Il court parmi les iguanes à la poursuite de l’ogre Algol crocheteur d’enfants. Celui-ci court moins vite que lui, mais il est parti plus tôt. Et voilà que le Roi Pêcheur l’arrête dans son élan. Le Roi va bientôt mourir. Il a été empoisonné par la Reine de Pique. Il parcourt la région occitane en cherchant un tombeau digne de lui. Il s’arrête en Arles, où sont les Aliscamps où l’ombre est rouge sous les roses. Il choisit le sépulcre abandonné d’une jeune vierge des temps anciens mordue par l’ogre Algol. Le Roi serait tellement bien, dans sa tombe, recouvert de plumes colorées. Mais quand il en enlève les os millénaires, ceux-ci se métamorphosent en un faucon noir unicorne qui s’enfuit à travers la Camargue. Le rêveur le suit à la trace pendant quelques éons.

Il ne sait plus, à vrai dire, qui il est, qui rêve ?… lui ou l’ogre ? ou le Roi Pêcheur ? ou la sorcelière noire, Reine de Pique au cœur de fer ? Et lui-même, qu’est-il, avec son prénom épicène ?

« Cesse donc de parfumer les portes de l’enfer, ça ne fait qu’aggraver les choses », intervient encore une voix off…

… Qui se révèle provenir de sa gouvernante qui vient le réveiller, car il est 8 h 20. Elle se nomme Salomé Lokidor. Elle est rousse.

Il se réveille, il ne se rendort pas.

•••

Camille Princebleu, à son réveil, est confondu (encore en proie aux sortilèges de la nuit). Il dérive, comme un roi pêcheur revenu bredouille. La radio chante au féminin portugais des airs de bossa nova (vagues teintées d’or qui dessinent des arabesques). En s’habillant trop vite, il met son pull de travers d’un quart de tour. (Sortilège ? Malédiction royale ? Condamnation ?) Il se retrouve avec une manche vide qui pend par devant, une autre qui pend dans le dos, et les deux bras coincés contre les côtes. Sa zone de confusion le rétrécit. En plus, il a les nougats qui collent au plancher. Il se sent statue de souffre, statue de cendre. L’ossature grince, la peau râpe, les muscles esclaves n’obéissent plus, les yeux sèchent – et la bouche rugueuse, muette – et les veines bleues.

« Qu’on lui coupe la tête ! », clame la Reine Noire de Pique. (Certes, ce serait une solution, mais ce n’est qu’un écho des sortilèges de la nuit.)

< Au secours >, pense-t-il tout bas.

Salomé Lokidor, attentive gouvernante rousse, vient à son aide, le délivre de son pull, lui masse les gencives, les oreilles et les orteils à l’achilléine. Elle le touche jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur sa peau le moindre cm2 qui ne fût touché.

Puis c’est lui qui lui raconte sa nuit.

Elle le rassure : « Les sortilèges de la nuit ne sont que la mise-à-jour automatique de ton système d’exploitation. Tu as trop lu.

— Je devrais m’exercer à chasser les sorcelières, ajoute-t-il sans se demander si ça a quelque chose à voir. (Il est encore dans la confusion matutinale. La vraie vie commence seulement après le deuxième café.)

— Il y en a beaucoup, dans ta chambre d’enfant ? s’enquiert Salomé.

— Il y a un nid sous mon lit.

— Si ce n’est que ça, tu n’as qu’à scier les pieds de ton lit.

— Je l’ai fait, mais elles sont toujours là, toutes plates, en papier glacé… mais quand elles sortent de dessous, elles ne sont plus plates du tout, elles ont des trucs ronds sur la poitrine, elles n’ont pas d’habits…

— J’ai connu des sorceliers et des gnomes, des Reines et des Rois de toutes les couleurs et de tous les arcanes du Tarot, mais ça, ça s’appelle des magazines de photos cochonnes… Lui… Playboy… c’est pas des sorcelières.

— Mais… Elles m’ensorcellent, elles m’envoûtent… comment je peux m’en débarrasser ?

— Je vais te montrer. »

Salomé, Dame de Cœur au cœur de verre, affichant un air angélique, déboutonne son chemisier, puis dégrafe son soutif. Aux yeux de Camille, ses seins de grâce, outrage aux lois de la gravitation universelle, se déploient. Entre les deux, un petit cœur tatoué vibre, vivant. Toutes les étoiles tombent.

Il est désormais et à tout jamais prisonnier de la Dame de Cœur.

•••

Finale (happy ending ?). C’est un matin d’automne. Au réveil, Salomé, Dame de Cœur, sorcelière rouge, se recompose. Ensuite, selon un processus complexe incluant caresses de peau et danses cérébrales, elle réveille son prisonnier Camille Princebleu. Elle emporte sa cage dans la forêt proche et l’ouvre. Il sort et se carapate dans le sous-bois. Elle rentre dans sa cabane de papier peint pour lui tricoter des pulls pour ses vertèbres – s’il revient.

(© 2019 Philippe Caza Tous droits réservés)

Commentaires de l’auteur

En relisant certains de mes textes, celui-ci en particulier, je me dis quand même que « ça déconne grave ». Mais des histoires normales racontées de façon normale, ça ne manque pas. Alors je fais autre chose, et c’est ça qui m’amuse.

Sans vouloir faire une explication de texte, je peux dire quelques mots sur comment ça se passe. Par exemple, insomnie, je me réveille à 5 heures du matin avec encore en tête des images de mes rêves… ou de mes lectures de la veille… ou du film vu la veille… J’ai un cahier sous la main et je laisse venir sur le papier tout ce qui vient. C’est la partie « écriture automatique en demi sommeil ».

Après, plus tard, des jours ou des mois plus tard, je coordonne des morceaux saisis sur l’ordi, j’organise autour d’un thème des paragraphes dispersés. (Vive les recherches par mots-clés !) Les appels à textes professionnels ou amateurs auxquels je réponds m’offrent des cadres pour ne pas errer dans le n’importe quoi. Donc, je colle, j’ajuste des morceaux qui, à la base, n’ont rien à voir, mais, en y réfléchissant, en adaptant… pourquoi pas ?

Ça reste un peu un foutoir foutraque, mais c’est aussi que j’aime bien surprendre et provoquer, et même me surprendre moi-même, avec des petits délires surréalistes où humour, absurde, poésie, noirceur, éros se mêlent sans censure.

Certains ont qualifié mes textes d’espiègles. Ça me va. « On n’est pas sérieux quand on a 77 ans », aurait pu dire Rimbaud, s’il avait vécu jusque là.

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Illustration sur le thème de la dame de pique

Carte-Reine-Dame-de-PiqueLa reine de pique (ou dame de pique) est une carte à jouer. Dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll a offert une histoire à la reine de cœur. Quelle sera l’histoire de votre reine de pique ?

Avec sa nouvelle La liseuse invertie, Florence Vedrenne remporte le concours.

Un prix spécial est accordé à Philippe Caza qui, avec Sorcelières, nous a fait l’honneur d’écrire une histoire psychédélique sur cette thématique.

Côté illustration, Gabriele Victoire gagne  avec sa représentation de la fameuse dame.

Découvrez, dès maintenant, l’œuvre de Gabriele Victoire !

Dame-de-Pique-Illustration
(© 2019 Gabriele Victoire Tous droits réservés)

Commentaires

Je suis Gabriele VICTOIRE, artiste peintre et auteur de l’île de la Réunion. Je remercie Le Royaume Bleu pour ce concours et vous présente donc « La Dame de Pique »! J’aime surprendre dans mes toiles, c’est pourquoi il ne faut jamais se fier à la première apparence du tableau ! Il y a toujours des détails qui apportent une autre lecture ! « 

Au premier abord, ma dame de pique peut effrayer, comme une déesse toute puissante qui maîtrise les éléments. Si l’on regarde de plus près, elle demeure bienveillante, car elle a protégé le petit personnage en haut à droite en éliminant les obstacles sur sa route. Elle utilise notamment ses lances pour éloigner le monstre marin ou son souffle pour repousser le feu.

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Résultats du concours sur le thème de la Dame de Pique

Dame-de-Pique-PallasLa reine de pique (ou dame de pique) est une carte à jouer. Dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll a offert une histoire à la reine de cœur. Quelle sera l’histoire de votre reine de pique ?

Avec sa nouvelle La liseuse invertie, Florence Vedrenne remporte le concours.

Un prix spécial est accordé à Philippe Caza qui, avec Sorcelières, nous a fait l’honneur d’écrire une histoire psychédélique sur cette thématique.

Côté illustration, Gabriele Victoire gagne  avec sa représentation de la fameuse dame.

Découvrez, dès maintenant, le récit de notre grande gagnante et sa biographie à la fin !

La liseuse invertie

par Florence Vedrenne

(© 2019 Florence Vedrenne Tous droits réservés)

Mes journées s’étiraient au fil de mes lectures. J’habitais dans un roman. Mon existence se mouvait au rythme de mes voyages. Malgré tout, je m’ennuyais. J’aurais pourtant dû être remplie : les aventures les plus folles me touchaient autant qu’elles s’abattaient sur les héros, et je tremblais avec eux. Je les aimais et les détestais tout autant. Je les accompagnais et les abandonnais pareillement. Je les découvrais parfois si pleutres et jaloux, qu’ils m’accablaient. Je m’endormais alors sur les pages noircies de caractères sombres. Mais d’autres fois, je plongeais dans l’extase, aspirée dans un vertige merveilleux. Les mains des héros se tendaient dans ma direction, je les attrapais et mon univers s’éclaircissait. Je respirais avec eux, je m’inquiétais, aurais voulu leur donner l’élan, leur crier la vérité révélée quelques pages plus avant pour que l’inexorable ne se produise jamais. Pour que je n’ai pas le cœur crevé au terme du dernier chapitre.

J’accompagnais de nombreux lecteurs. Comme ce fut dépaysant de découvrir des univers différents ! Las, désormais, je m’ennuyais depuis plusieurs années sans réussir à fausser compagnie à mon actuelle propriétaire. Elle me gavait de ces histoires aux ressorts sans surprise : des amourettes émergeant d’extraordinaires coïncidences. Une supercherie inoculée à des lectrices crédules, dans un style approximatif soulignant la fainéantise de leurs auteurs. La mienne pleurait sur les pages, ses grosses larmes s’y écrasaient et éclaboussaient parfois ma robe. Je ressentais une exaspération profonde. Comment pouvait-elle croire que pareilles histoires pouvaient exister ? Sa naïveté me stupéfiait.

Au tout début, lorsqu’elle s’était mise à posséder ce genre de romans, j’ai songé qu’il s’agissait d’un mauvais moment à passer. Hélas, non. Elle s’en regorgeait. Elle prenait plaisir à se faire souffrir en imaginant que ces histoires d’amour arrivaient vraiment aux autres, et qu’elle en serait, à jamais, écartée. Il me fallait donc, et à tout prix, m’extraire de cette pénible situation.

Mais les jours passaient et se ressemblaient : souvent prise en sandwich entre deux pages, je pouvais suivre ces lignes de signes encrés avec ma tête pour absorber la narration facile d’un amour impossible et démodé.

Un jour, alors qu’elle triturait compulsivement un de ces bouquins insipides, ma propriétaire commença à hoqueter. Ses doigts raides tournaient rageusement les pages, dont certaines, arrachées de la reliure, lançaient un cri désespéré. Alors que je somnolais légèrement, je fus réveillée par un choc violent. Je vis, horrifiée, le livre dégringoler à une vitesse vertigineuse pour finalement s’écraser, éventré, couverture cornée, sur le tapis du salon, tandis que je virevoltais doucement à sa suite pour atterrir délicatement sur la table basse. Puis je la vis, elle, prostrée, les genoux rouges d’avoir été si serrés, les phalanges blanchies, la rage écumant une mousse pâle au bord de ses lèvres.

J’avais beau être de carton glacé, dénuée d’un cœur battant et d’une âme d’humaine, la voir ainsi désespérée et malheureuse me peina.

Ses sanglots envahirent la pièce la meublant à en faire éclater les parois. Sa tristesse dégoulinait comme les grosses gouttes de pluie sales qui cognaient maintenant aux carreaux dans la couleur mauve du crépuscule.

Au bout d’une éternité, ma propriétaire bondit du canapé pour se diriger vers le bouquin éventré gisant sur le sol auquel elle flanqua un coup de pied qui envoya le malheureux s’écraser contre le mur. Le roman retomba mollement dans un « plaf » sinistre.

Puis le calme revint enfin, emmitouflé dans l’obscurité de la pièce. Les lueurs orangées des lampadaires l’éclairaient suffisamment pour observer ma propriétaire s’affaisser et retrouver un calme qui ne dissipait pas encore la honte produite par cet infâme accès de rage.

La nuit fut tranquille et le roman trouva en la poubelle son cercueil, tandis que je trônais au centre de la table basse. Seule, sans la douce protection des feuilles de papier qui racontaient des histoires imaginaires peuplées de héros éminemment beaux et lisses, des mensonges pernicieux aux atours innocents, infusant dans l’esprit des humains, jusqu’à provoquer une addiction morbide, dont l’issue ne pouvait être que funeste.

Dans le silence nocturne, l’astre lunaire vint lécher la table basse et lentement m’éclairer comme l’offrande sur l’autel déposée. Peut-être que la solitude de l’instant, le fait de me trouver nue sans mes atours de papier, j’ignore bien quoi exactement, mais lorsque le rayon de lune commença à me couvrir, un effroyable sentiment me secoua toute entière. Mes deux têtes ne savaient que regarder, mes mains ne savaient comment me cacher. Mon statut de carte à jouer, bien que je sois une Dame, carte majeure, ne me prévint de rien. L’éclat doré caressa le coin de papier et la peur m’envahit, frisson effrayant et excitant. Intégralement recouverte de lumière, un étrange phénomène survint. J’éprouvai une nausée formidable, les têtes me tournèrent tant que le salon pivota à une vitesse vertigineuse, un haut-le-cœur s’empara de moi et je fus projetée violemment au sol. Le tapis du salon me parut à la fois dur et tendre. Puis je sombrais.

À mon réveil, mes habits de carton avaient laissé place à un uniforme de chair recouvert de tissus lourds. Ma seconde tête avait cédé sa place à deux jambes que je découvrais nues. Mes tempes cognaient tant que je crus me disloquer. Quelle sensation étrange ! L’univers en trois dimensions me semblait extrêmement déplaisant. Malgré le feutre nocturne,

je distinguais des nuances inconnues. Je palpais les creux et les pleins de mon visage ; je touchais mes muscles neufs engourdis ; pinçais mes peaux dont la texture, à la fois douce et élastique, m’arracha un rire de joie pure.

J’ignore combien de temps je demeurai assise, toute à la découverte de mon nouvel apparat. Je réussis à me mettre debout, m’accrochant au cadre de la porte. Ma tête tournait de plus belle, sans savoir si cela provenait de ma transformation ou si l’impossible situation dans laquelle je me trouvais frôlait un état de folie.

Qu’allais-je devenir dans cet état ? Avais-je seulement déjà vécu sous cette forme, régnant auprès de mon Suzerain sur notre Royaume de Pique ?

Mes pas me dirigèrent comme un automate vers la chambre à coucher de ma propriétaire : elle m’y avait souvent emmenée. Moi dans sa main droite et son roman désastreux dans sa main gauche. Elle se couchait alors sur son lit, celui dans lequel je la voyais maintenant recroquevillée, emmitouflée dans sa couette, ses cheveux démêlés surgissant des dessus de drap, soulevés par son souffle régulier. S’inventait-elle, la nuit, une vie de princesse délivrée par son prince charmant ? Je devais lui ouvrir les yeux sur les histoires d’amour qu’elle croyait réalisables. Je me devais de lui expliquer que ces aventures-là ne sont que des inventions pour corrompre les esprits sains et emprisonner les jeunes filles, lui indiquer que d’autres histoires existent et qu’elle peut les écrire. Je m’approchai du grand lit, m’accroupis et repoussai légèrement le haut de la couette. Mes doigts s’accrochèrent à son épaule que je secouai. Elle grommela, et ouvrit ses paupières, ensommeillée, cherchant probablement l’origine de ce réveil brutal alors que la nuit résistait. Son regard, hagard, croisa le mien et s’arrêta net. Le menton toujours enfoui sous son drap, la jeune femme ne cillait pas. Elle écarquilla les yeux puis se redressa tel un diable surgissant de sa boîte. Devant l’incongruité de la situation – et je ne pouvais lui donner tort – elle se mit à crier. Je plaquai immédiatement ma paume large et aux doigts sertis de bagues sur sa bouche, obturant son souffle. Elle agrippa de ses deux mains mon poignet mais je ne cédai point. Je déposai mon index sur ses lèvres froides, lui intimant de se taire, ce qu’elle finit par faire sans broncher. Je me mis alors à parler, comme si cela était naturel.

– Ces lectures vous nuisent. Vous pensez que l’existence de ces personnages pourrait devenir vôtre : un bel homme qui soudain, surgit de nulle part, pour tomber follement et éternellement amoureux de vous ; ne voyant que vous, ne respirant que votre air exhalé ; ne regardant que vos yeux étoilés et transis d’amour pour lui. Croyez-vous réellement qu’un tel sentiment puisse exister et durer dans votre réalité ? Vous vous abêtissez de ces aventures, vous éloignant davantage chaque jour des vraies belles histoires. Ces sentiments sont tronqués et vous le savez fort bien. Alors, cessez sur-le-champ et faites-moi lire autre chose que ces romans dits à l’eau de rose qui pourrissent votre vie et gonflent vos yeux.

La jeune femme me fixait toujours. Son silence me convainquit de poursuivre.

– N’avez-vous jamais vu, autour de vous, un homme et une femme ne vivre que d’eux ? Et que cet amour-là s’écoule infiniment et sans heurt ? Mais réveillez-vous donc ! Jamais vous n’en rencontrerez, jamais. Laissez-là vos romans menteurs et plongez-vous dans les délicieuses aventures, bien écrites, qui vous envoûtent et vous mènent sur des terres vierges et magnifiques, dépeintes par de prestigieux écrivains desquels vous vous détournez et qui, pourtant, manient les mots avec virtuosité pour les assembler en bijoux d’une magnificence jamais égalée !

Je m’emportai. Je ne me retins pas et mes bras accompagnaient en rythme le mouvement de ma voix. Je voulais retrouver le plaisir solitaire et égoïste d’une lecture de qualité, d’un récit merveilleux, de mots qui, enchevêtrés ensemble, formaient une œuvre unique et sensuelle. Et là, à ce moment j’adorerais me coucher sur les feuilles de papier, épouser leur matière, absorber leurs mots comme autant de pépites d’un luxe inouï. J’en crevais à vrai dire. Et ma transformation, sans doute éphémère en humaine, n’y était pas étrangère, j’en fus persuadée à l’instant.

– Mais qui êtes-vous ? cracha-t-elle subitement, le feu aux joues et les flammes sous ses cils.

– Votre Dame de Pique, pour vous servir… Votre marque-page…

Elle s’arc-bouta et laissa éclater un rire dément qui me figea. Puis le silence revint s’abattre sur la chambre et nous nous toisâmes toutes les deux, jaugeant inconsciemment sans doute, le risque que nous représentions l’une pour l’autre. Finalement, la jeune femme sortit du lit pour me faire face.

– Aussi étonnant que cela puisse vous le sembler, je ne suis là que pour votre bien. Vous avoir vue et entendue pleurer, vous mettre dans un état de colère pour l’amour que vous réclamez, mais que vous vous interdisez… Les mots, les histoires de ces romans vous brisent et vous ramènent à votre désert sentimental. Cessez de les lire. Cessez de souffrir, cessez de…

– Vous plaisantez, n’est-ce pas ? C’est une farce ? Une blague, hein ? Où sont les caméras ? Qui êtes-vous? Qui vous a permis d’entrer chez moi, bordel ?

Ses yeux brillaient d’un feu nouveau, la fièvre l’embrasait. Elle prenait de l’assurance, une assurance effrayante à vrai dire. Je mis mes mains face à elle, en signe d’apaisement. Mais lancée, elle s’approcha de moi non sans une volonté farouche d’en découdre puisqu’elle agrippa fermement mes vêtements.

– Ça suffit, la plaisanterie a assez duré ! Qui êtes-vous donc, bon sang ?

– Je viens de vous le dire : la Dame de Pique qui vous sert de marque page et…

– Ta gueule ! Ferme-là, t’es complément cinglée !

Elle me tira avec force, m’entraînant dans le salon. Sur le pas de la porte, je tentai de me dégager, mais me cognai au chambranle. Elle en profita pour tirer de nouveau et avec force. Je trébuchai et m’affalai de tout mon long, entraînant dans ma chute, la jeune femme qui en profita pour s’asseoir à califourchon sur moi. Je n’eus guère le temps de m’appesantir sur notre stupide posture, car je reçus une volée de gifles. Elles cinglèrent ma peau et je perçus une douleur inconnue jusqu’alors. Un nouveau sentiment s’empara alors de tout mon être, un raz de marée brûlant qui déversa en mon corps une envie d’utiliser mes ongles et mes dents : je voulais la mordre. Ce que je fis. La jeune femme hurla de nouveau en tenant son avant-bras blessé et saignant. Je profitai de l’instant pour la repousser. Face à face, sur les genoux, nous commençâmes alors à nous battre et à nous griffer, telles deux pouilleuses. Une excitation morbide me saisit et plus j’assénais de coups, plus je désirais lui en donner. Et pourtant, je voulais juste lui faire changer de lecture. Mais moi-même, surprise et galvanisée, je fus entraînée dans un tourbillon de violence.

Je réussis à la faire basculer. Une onde de frayeur coula en elle jusqu’à inonder ses yeux de crainte. Je l’observais, fascinée par le pouvoir que je détenais soudain entre mes mains : elle m’appartenait, plaquée au sol, les jambes repliées dans une position qui devait lui être inconfortable, tandis que je la chevauchais. Et je la tenais sous ma coupe comme le dernier pli qui remportait la manche et la partie, celle où mon image seule ravissait les hommes que j’érigeais en vainqueur par ma seule présence dans leur jeu. Ces images du passé me revinrent subitement. Les miens, jouets entre les mains d’hommes agacés ou joyeux nous jetant en mêlée sur le tapis élimé. La jeune femme profita de ma brève inattention. Une douleur aiguë m’arracha un cri. Ma poitrine se mit soudain à brûler, je suffoquai et, dans un réflexe que je m’ignorais, couvrit mon buste de mes paumes. Un objet brillant sous la lueur lunaire était fiché en mon cœur. J’en fus estomaquée, surprise par la vélocité de ma victime. Elle venait d’introduire les lames d’une paire de ciseaux en mon sein ! Mes mains teintées d’un vermillon luisant et poisseux tremblaient. Ma respiration s’intensifiait, et ma colère s’évaporait en même temps que mon sang dont la tâche formée sur le tapis du salon n’en finissait pas de s’étendre. Je sentis mes forces me quitter et me laissai choir sur le dos, libérant la fille.

L’aube naissait, recouvrant la pièce d’un halo rose doré. Le silence s’abattit et je me souvins de ce que j’avais à dire. Elle m’observait, livide et immobile. Et je la regardais à mon tour, tendant ma main son visage. Un rayon de soleil naissant m’effleura et je ressentis une brûlure désagréable. Je balbutiai quelques mots, un goût de métal m’emplit la bouche. Un spasme me saisit et je crachai des gouttes de sang. Mon corps devint aussi léger qu’une feuille cartonnée…

Une carte à jouer, une Dame de Pique, gisait sur le tapis du salon, les ciseaux plantés en son milieu, la déchirant largement. Le soleil la recouvrait complètement et elle ne brillait plus. Toute cornée, abîmée, ternie, aux couleurs pâlies…

Ce jour-là, les livres honnis de la Dame de Pique rejoignirent leurs camarades de papier dans les boîtes à livres pour tourner entre les doigts de femmes mélancoliques.

La Dame de Pique regardait le ciel. Le vent y poussait paresseusement les nuages. La pelouse sentait bon l’herbe coupée, elle paraissait tendre et douce pour ses côtes de papier.

Qui la ramasserait ? Qui voudrait d’elle pour garder la page d’un récit merveilleux ? Une histoire rythmée, une aventure jamais égalée, des mots qui s’enfileraient comme des perles pour former un collier de bonheur… Qui ?

À propos de l’autrice

Florence mène une vie ordinaire et occupe un travail ordinaire. Couper avec la réalité s’avère une nécessité et ses lectures ont toujours eu pour but de lui procurer le plaisir des voyages dans l’imaginaire.

C’est en découvrant les histoires postées par une nouvelliste sur le blog du Nouveau Monde que l’envie d’écrire s’est révélée. Aujourd’hui elle ne peut plus s’en passer.

C’est d’ailleurs sur ce site que quelques-unes de ses nouvelles sont parues. Trois autres histoires ont fait l’objet d’une insertion dans des recueils : Passeur d’histoire, présentée dans l’anthologie des chasses volantes par L’Ivre-Book et paru en 2015 ; Le Voyage édité par Arkuiris en 2017 dans l’anthologie Entre rêves et irréalité ; et Chat noir, chat gris une de ses nouvelles écrites au cours de sa participation à l’Académie de l’Imaginaire en 2016 et insérée dans l’anthologie du même nom.

Appel à histoires courtes et dessins sur le thème du tapis volant

Concours d’écriture et de dessin sur le thème du tapis volant

Le Royaume Bleu vous propose un nouveau défi sur le thème du tapis volant !

Tapis-VolantMoyen de transport aérien, le tapis volant permet à son propriétaire de parcourir le vaste monde. Mais quelle est la particularité du vôtre ? Faites-nous voyager !

Imaginez une histoire ou une illustration originale et inédite mettant en scène cet objet magique.

 

Consignes pour les nouvelles

  • 3 pages maximum
  • genre Imaginaire : merveilleux, fantastique, horreur, science-fiction, fantasy
  • histoire inédite comportant un titre
  • 1 seul texte par auteur
  • format OpenOffice ou Word
  • envoi à l’adresse e-mail royaumebleu@hotmail.com avec en objet : « AT Tapis volant »
  • préciser dans le mail : nom et prénom de l’auteur (ou pseudo), adresse électronique et intention de l’œuvre (qu’est-ce que vous apportez de nouveau sur ce thème ?)

Consignes pour les illustrations

  • 1 dessin par artiste
  • genre Imaginaire : merveilleux, fantastique, horreur, science-fiction, fantasy
  • dessin inédit
  • format JPEG
  • envoi à l’adresse e-mail royaumebleu@hotmail.com avec en objet : « AD Tapis volant »
  • préciser dans le mail : nom et prénom de l’artiste (ou pseudo), adresse électronique et intention de l’œuvre

Réception de l’œuvre

Date limite de soumission : le 31 juillet 2019

Un accusé de réception sera envoyé une fois l’œuvre reçue. En cas de refus, une réponse constructive sera adressée par nos scribes.

Nos appels à histoires et à illustrations sont basés sur le bénévolat et ne donnent pas lieu à une rémunération. De ce fait, les artistes conserveront leurs droits sur leurs productions.

Les meilleures créations figureront dans la rubrique « Parchemins ».

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Bonne chance à tous !

Histoire sur le thème du trident

Poséidon-TridentFourche à trois pointes, le trident est connu comme attribut du dieu grec de la mer, Poséidon.

Imaginez votre propre trident en le dotant d’une faculté surprenante. Sera-t-il une relique ? une arme ? un objet magique ? une clef ? ou autre chose ?

Le gagnant du concours est Julien Brethiot et son histoire Le Tombeau des dieux.

 

Le Tombeau des dieux

par Julien Brethiot

(© 2018-2019 Julien Brethiot Tous droits réservés)

Il y avait de la peur dans les yeux de l’homme à la peau tannée par le soleil, les épaules recouvertes par de longs cheveux sombres. De la peur mêlée d’une forme d’admiration envers l’être qui le dominait de toute sa taille, irradiant tel le soleil dans son armure argentée. La lueur du canon se refléta brièvement dans les rétines de l’homme, qui eut une réaction qui surprit son bourreau : il souriait, comme heureux. Honoré. La détonation assourdit la forêt le temps d’une inspiration, faisant s’envoler les oiseaux perchés dans la canopée avoisinante.

Au sol, le sang rouge vif emplissait déjà les rigoles aux pieds de l’immense statue de pierre partiellement recouverte par la végétation. D’un air dédaigneux, Lope de Almagro tendit le mousquet encore chaud à l’un de ses hommes avant de dévisager son bras droit. Le prêtre gardait les lèvres serrées et peinait à regarder la fresque rougissant au sol à mesure que l’indigène se vidait de ses fluides.

-Vous m’avez l’air perturbé, Hernan. ; lâcha Lope en enjambant le cadavre ; n’est-ce pas l’Eglise qui a décrété que ces êtres étaient dépourvus d’âme ? De plus, cet être est mort heureux. A en croire vos dires, ces sauvages nous prennent pour des divinités. Des êtres supérieurs. Son sang couvre à présent la stèle de ce dieu païen. ; le conquistador observa la statue en maugréant ; Leurs dieux ne saignent pas apparemment. Celui-là au moins sera rassasié. Une offrande pour les dieux… Risible.

-Dieu pas saigner. Tikki Viracocha aimer homme sang.

tridentLe chef d’expédition releva son morion, l’épais casque étouffant presque l’espagnol alors qu’il se retournait pour faire face au dernier prisonnier encore en vie. Le visage tuméfié, l’aztèque peinait à garder les yeux ouverts, les coups l’ayant presque totalement brisé. De grand chef, il était devenu simple esclave, jouet de ceux que ses semblables considéraient à tort comme les seuls vrais dieux. Sa mâchoire inférieure brisée le brûla quand De Almagro le saisit par la gorge, sous les yeux des cinq soldats qui l’accompagnaient. Les deux hommes se dévisagèrent en silence le temps de quelques battements de cœur, puis Lope lâcha prise sans un mot. Cela ne servait à rien : celui-ci n’avait pas peur. Toute sa tribu de sauvages nourrissait à présent l’humus de la forêt, et un seul mot avait permis au chaman de garder sa tête. Oro. L’or… Il avait déjà rencontré des espagnols, c’était certain. Les premières vagues d’expédition sur la côte ou peut-être un groupe de passage s’étant montré assez miséricordieux pour les laisser en vie. De Almagro, lui, ne commettrait pas cette erreur. Si ce natif disait vrai, lui et ses hommes reviendraient au pays riches. Et l’aztèque emporterait le secret de leur barbarie dans la tombe.

Les poumons en feu, le chef de l’expédition s’avança de quelques pas en direction du gouffre, ses chausses métalliques cliquetant à chaque pas. Derrière la colossale statue de pierre s’ouvrait l’aven d’un cénote aux dimensions défiant l’imagination. Un immense gouffre s’ouvrant sur le ciel, dont la couche d’eau douce située dix mètres plus bas était d’un bleu azur quasi surnaturel, surement exacerbé par les parois karstiques de la fosse. Par endroits, le niveau d’eau semblait plus profond, le bleu se faisant alors plus sombre. Un paysage à couper le souffle, mais les espagnols n’étaient pas là pour la clarté de l’eau.

-Valdivia… ; fit Lope, sa voix résonnant dans le gouffre ; Hernan. Approchez. Est-ce bien ce que ce sauvage nous a vendu comme le « tombeau des dieux » ?

Le prêtre s’avança, son crâne tonsuré nimbé de sueur.

-Il semblerait oui. Le plan gravé à même la relique semble indiquer cet endroit. Qui plus est, cette statue de leur « Viracocha » atteste qu’il s’agit d’un site important pour ces indigènes. « Le tombeau des dieux »… J’y vois même comme une forme de lien avec… ; il parut hésiter ; Amenez-moi la relique.

L’un des soldats approcha avec une forme drapée sous une toile maculée de sang séché. Avec des gestes lents, Hernan Valdivia dégagea l’objet qui se mit à briller au soleil. Le métal était mal ouvragé, maculé de petits impacts sûrement intervenus lors du forgeage, mais son aura restait stupéfiante, presque hypnotique. Levant le bâton doré face à la statue, Valdivia contempla les trois pointes tordues et irrégulières le terminant.

-Il n’y a pas de doute… ; susurra-t-il, l’esprit empoisonné par le métal précieux ; C’est ici.

Les extrémités dardées et tranchantes de l’artefact torve étaient menaçantes, désignées pour tuer, là où sous la gangue d’or, quelque chose piégé dans la relique émettait des tintements. Sûrement une énième imperfection de l’objet qui singeait déjà un symbole de pouvoir bien loin des cultures mésoaméricaines. Cela cliquetait, remuait… Comme si on y avait caché quelque chose.

-Quelles sont vos déductions, Hernan ?; demanda De Almagro, le regard rivé sur la carte sculptée à même le trident difforme ; Vous êtes l’homme de culture ici. J’ose espérer que vos ouvrages nous confirmeront les dires de ce sauvage et qu’il y a bien d’autres trésors comme celui-ci dissimulés dans cette fosse. ; il s’essuya le front, en nage ; D’autres régiments mieux préparés se servent sûrement au nord dans des cités repérées lors d’expéditions précédentes mais c’est vous qui avez tenu à nous amener ici. J’ai accepté car j’ai cru à vos histoires de grecs à la dérive mais à présent j’ai besoin de m’assurer que ce choix était le bon. La fièvre a emporté la moitié de mes hommes qui n’a pas succombé à la jungle, et j’aimerais repartir au plus vite avec l’or promis à ceux qui nous ont missionné. Je ne pense pas que Charles Quint, notre bon roi de Castille, se montre patient avec nous si nous ne lui ramenons que cette babiole dorée.

Le regard du prêtre alternait entre la relique et la statue couverte de lianes et autres plantes grimpantes.

-Et vous ne regretterez pas de m’avoir fait confiance. ; fit Hernan ; Depuis les premiers retours sur les cultes de ce nouveau monde, j’ai supposé que ces indigènes aient été influencés par nos cultures antiques. Je ne les pense tout simplement pas assez sensés pour développer pareil panthéon de divinités à eux-seuls. Regardez ce dieu, Viracocha… Leur art est primitif mais ce dieu porte une barbe, qui symbolise pour eux la mer, l’écume. Un dieu qui serait venu de la côte, peut-être même par bateau. D’après les dires de notre prisonnier, les dieux sont arrivés il y a longtemps et avaient la peau blanche. C’est pour ca qu’ils nous voient comme des divinités : nous leur rappelons leurs premiers visiteurs. Un dieu à la peau claire maître des eaux, avec qui plus est un symbole de pouvoir rappelant un trident… Ca étaye ma théorie comme quoi nous ne sommes pas les premiers européens à mettre le pied sur ces terres.

Lope de Almagro dévisagea tour à tour la statue, ses hommes et le prisonnier aztèque, avant de plonger son regard dans l’abîme qui s’ouvrait devant eux telle la gueule d’un monstre prêt à les engloutir.

-Et vous pensez que c’est ici qu’ils font leurs offrandes à ce « dieu » ? ; cracha-t-il, comme mis mal à l’aise par le vertige ; Quelles offrandes ? Ces sauvages y jettent peut-être leurs propres enfants dans l’espoir de faire tomber la pluie. Ça ne m’étonnerait même pas d’eux, sachant qu’ils sacrifient déjà les leurs du sommet de leurs édifices impies simplement pour que leurs divinités récupèrent leur sang. Salvajes degenerados…

L’œil toujours rivé sur l’aven du cénote, le chef des conquistadors laissa le prêtre interroger de nouveau le prisonnier. Une perte de temps : quel crédit pouvait-on accorder à ces créatures à peine humaines ?

L’afflux particulièrement important de mouches et autres insectes bourdonnant déjà autour du cadavre de l’indigène exécuté au pied de la statue occupait à présent l’attention de Lope. Une myriade de créatures vrombissantes et exécrables à exterminer, elles aussi. La voix du prêtre tira l’espagnol de sa contemplation morbide.

-Il est formel. ; précisa Hernan, toujours en sueur ; Ce cénote est l’entrée de ce qu’ils nomment le « tombeau des dieux ». C’est ici qu’ils y déposent les « armes » et les « objets brillants » destinés aux dieux.

D’un geste de la main, Lope désigna le trident d’or difforme au prisonnier, qui hocha péniblement la tête.

-Bien… Hombres, qu’on amène des cordes. Nous allons descendre là-dedans. Pour l’or et la gloire !

tridentL’humidité de la fosse rendait la corde glissante, et le poids des armures luisantes rendait la descente des plus périlleuses. Les hommes s’agrippaient aux parois couvertes de mousses et de lianes à la recherche de prises pour ne pas pendre dans le vide, l’abîme bleu azur les guettant comme s’il cherchait à les avaler. Premier de cordée, Lope de Almagro s’efforçait de motiver ses hommes à poursuivre la descente tout en priant pour que les lianes qu’il attrapait au passage ne se transforment pas brutalement en serpents venimeux. Plus haut, l’indigène ligoté luttait à mesure qu’il était descendu de force, ses cris résonnant dans le cénote.

-Faites le taire, Hernan !; rugit Lope quant il posa enfin le pied à terre, ses chausses métalliques noyées sous trente centimètres d’eau cristalline ; Faites le taire ou je vous jure que je l’abats sur place !

-Il est incontrôlable. ; lâcha le prêtre qui à son tour atteignait le fond de l’abîme ; Je ne comprends pas ce qu’il dit, c’est un charabia sans sens. Ces sculptures semblent le terrifier.

Ce n’est que quand Valdivia les mentionna que le chef d’expédition les remarqua enfin. Sous le mur de végétation éparse, on devinait des gravures profondes dans la roche, représentant des êtres formant une farandole inquiétante. Leurs gueules difformes s’entrouvraient pour découvrir des crocs anormalement longs, tandis que leurs mains griffues tendaient vers l’ouverture de la fosse, comme pour chercher à s’en échapper.

-Il est terrifié. ; fit Hernan, tandis que les autres hommes s’efforçaient de maîtriser l’aztèque ; Il parle de démons, d’êtres qui protègent le « tombeau ». Il… Il utilise des mots étranges pour les décrire. Les « mangeurs de dieux ». On dirait presque qu’il parle de tritons ou des gardiens des mers qui peuplent les légendes grecques. Il dit qu’on va les réveiller.

La voix de l’indigène couvrit brièvement celle de l’homme de foi, résonnant dans les boyaux rocheux serpentant plus profondément dans le cénote.

-Ahuitzolt !

Un coup de crosse sur le front fit taire le malheureux, qui s’écroula de tout son long dans la mare d’eau où tous pataugeaient. Voyant certains de ses hommes se signer, Lope les dévisagea avec dégoût.

-De quoi avez-vous peur, misérables ? De la folie d’un sous-homme ? Ces gravures sont là pour effrayer les faibles d’esprit et les tenir écartés de ce fameux « tombeau des dieux » où ils cachent leurs richesses. ; il tira une torche au manchon encore poisseux de résine et s’empressa de l’embraser tout en longeant la paroi pour s’approcher de ce qui ressemblait à une galerie principale ; C’est ici que notre route nous a menés, et ce depuis notre départ d’Espagne. Que les lâches et les couards restent ici avec ce sauvage pendant que les autres ramèneront leur poids en richesses. J’irais trouver cet or, et ce même si je dois me retrouver dans la tanière du diable lui-même !

tridentLe froid de la galerie se faisait ressentir à mesure que l’obscurité se faisait de plus en plus envahissante. Bientôt, la lointaine sortie du cénote ne serait plus visible et il faudrait avancer à tâtons sous le maigre halo lumineux des torches. Dans son dos, Lope pouvait entendre Hernan murmurer des prières en serrant fort contre lui le trident d’or. Il était terrifié, et les autres aussi, à tel point que leur chef en avait la nausée. De Almagro était sur le point de les rabrouer rudement quand un éclat inhabituel attira son regard. Sous le demi-mètre d’eau, quelque chose de brillant attendait, associé à plusieurs autres objets dont les lueurs se faisaient plus hypnotiques à mesure que la torche se rapprochait de la surface. Le cerveau dynamisé par l’adrénaline et la soif de l’or, Lope se saisit brusquement de l’objet reluisant et le tira hors de l’eau. Son sourire nerveux s’effaça à mesure que la gangue de boue se dégageait de l’objet : un plastron argenté, frappé d’insignes qu’il ne connaissait que trop bien. Puis il repéra les autres.

Des morions, cuirasses, tromblons, brillant sous l’eau et jonchant la vase près d’autres formes osseuses impossibles à confondre. Effrayé, Lope recula d’un pas et heurta Hernan qui poussa un petit cri en faisant chuter le trident contre un bloc de roche. L’artefact se brisa en deux sous le choc, révélant plusieurs os cachés sous la couche d’or fondu. Trois longs os allongés terminés par des griffes tranchantes.

Il y eut un bruit mouillé dans son dos, mais Lope n’y accorda pas la moindre attention. Ses membres refusaient de lui répondre, son cerveau paralysé par la peur le maintenant stoïque alors que les cris de ses hommes retentissaient dans toute la galerie. C’est à peine s’il entendit le « madre de dios » déchirant que lâcha Hernan avant que sa voix ne se transforme en une série de borborygmes indistincts. Puis les cris cessèrent, laissant place à des sifflements et des claquements de mâchoires. A ce moment précis, les muscles du conquistador revinrent sous son contrôle et il s’élança de toutes ses forces en direction de la sortie. Il avait presque atteint la fosse centrale quand quelque chose d’effilé lui traversa la cuisse en trois endroits pour le plaquer au sol. Avec un hurlement, il s’écroula en sentant un « trident » de griffes bien vivantes cette fois se frayer un passage à travers sa chair tandis qu’on le traînait de nouveau dans la caverne.

Les poignets en sang après s’être débarrassé de ses liens, l’aztèque remontait péniblement la corde menant à la surface du cénote, en s’efforçant de ne pas fixer autre chose que le ciel. Il avait cherché à prévenir ces dieux blancs que ce lieu était un tombeau, leur tombeau. Celui où les siens nourrissaient les gardiens du monde souterrain auxquels sa tribu vouait un culte. Mais ils n’avaient pas écouté. Le cœur battant, le chef émergea enfin du cénote leur servant de prison et remonta la corde avant de fuir dans la forêt. Jamais ces êtres ne devaient quitter ces grottes, jamais. Même les dieux n’étaient pas de taille face à eux. A moins que ces hommes d’argent ne soient pas des dieux : après tout, il venait d’en voir saigner.

 

Appel à histoires courtes et dessins sur le thème de la reine de pique & concours « indigo » prolongé

Malgré de nombreuses histoires reçues, le concours sur le thème de l’indigo n’a pas trouvé son gagnant. Le Royaume Bleu n’a pas eu de coup de cœur. L’appel à textes et à dessins est donc prolongé jusqu’au 31 janvier 2019.

Suite à la lecture de vos récits, voici les points qui nous semblent importants de souligner :

  • Le but est de proposer une approche originale du thème. Utiliser l’indigo comme couleur ou sous la forme d’une pierre n’est pas original. Par exemple, l’indigo peut se révéler le nom d’un monstre mystérieux, d’un nouveau traitement médical ou si vous l’utilisez comme couleur, qu’à-t-elle de spéciale par rapport aux autres couleurs ? Laissez libre cours à votre imagination !
  • Pour le concours sur le thème du trident, nous avions reçu beaucoup d’histoires dont la particularité de cet objet consistait à commander la mer. Vous en conviendrez que cela n’apporte rien de nouveau. Cet objet aurait pu devenir une arme, la fourchette d’un géant, une clef et bien d’autres choses.
  • L‘intention de l’œuvre que nous demandons précise votre regard nouveau, votre approche originale, sur le thème. Par exemple, dans votre histoire, l’indigo n’est pas traité comme une couleur, mais un élément au même titre que l’eau ou le feu.
  • Nous constatons souvent que l’auteur développe bien son intrigue en trois pages, mais n’a pas prévu de place pour la fin qui demeure pourtant essentielle.
  • Nous sommes là pour lire vos textes et non les relire. Nous ne fournirons donc plus de commentaires constructifs, si votre histoire n’est pas aboutie et corrigée au niveau de la langue française.
  • Votre histoire doit comporter un titre.

En attendant de nouvelles histoires sur le thème de l’indigo, nous vous proposons un nouveau défi sur le thème de la reine de pique.

dame de pique

 

La reine de pique (ou dame de pique) est une carte à jouer. Dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll a offert une histoire à la reine de cœur. Quelle sera l’histoire de votre reine de pique ?

 

Attention, l’histoire doit être traitée de façon originale : la reine de pique n’est pas forcément humaine, ni même un être vivant. Laissez libre cours à votre imagination et amusez-vous !

 

Consignes :

  • 1 histoire et/ou 1 dessin par auteur
  • 3 pages maximum
  • Genre imaginaire : merveilleux, fantastique, horreur, science-fiction, fantasy
  • Format OpenOffice ou Word pour les textes, format JPEG pour les illustrations
  • Envoi à l’adresse mail royaumebleu@hotmail.com avec en objet « Dame de Pique ».
  • Préciser dans le mail : nom et prénom de l’auteur (ou pseudo) et intention de l’œuvre (comment vous traitez le thème de façon originale dans votre histoire)
  • Votre texte ou votre illustration doivent être inédits.

Date limite de soumission : le 31 mars 2019

Un accusé de réception sera envoyé une fois l’œuvre reçue.

Nos appels à histoires et à illustrations sont basés sur le bénévolat et ne donnent pas lieu à une rémunération. De ce fait, les artistes conserveront leurs droits sur leurs productions.

Les meilleures créations figureront dans la rubrique « Parchemins ».

Bonne chance à tous !

Appel à histoires courtes et dessins sur le thème de l’indigo

Le concours d’histoires et d’illustrations sur le thème du trident s’est achevé hier. Bravo à tous les participants ! Résultat fin octobre…

En attendant, le Royaume Bleu vous propose un nouveau défi sur le thème de la couleur indigo.

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À mi-chemin entre le violet et le bleu, l’indigo signifie « indien », car il provient de l’Inde. Il est associé au troisième œil.

 

Imaginez l’importance de cette couleur pour un monde, un personnage… Quelle signification peut-elle avoir ? Quelle émotion peut-elle décrire ? Quelle place peut-elle avoir dans votre récit ?

 

 

Consignes pour les histoires :

  • 3 pages maximum
  • genre Imaginaire : merveilleux, fantastique, horreur, science-fiction, fantasy
  • histoire inédite
  • 1 seul texte par auteur
  • format OpenOffice ou Word
  • envoi à l’adresse e-mail royaumebleu@hotmail.com avec en objet : « Parchemin 2 Histoire
  • préciser dans le mail : nom et prénom de l’auteur (ou pseudo), adresse électronique et intention de l’œuvre

Consignes pour les illustrations :

  • 1 dessin par artiste
  • genre Imaginaire : merveilleux, fantastique, horreur, science-fiction, fantasy
  • dessin inédit
  • format JPEG
  • envoi à l’adresse e-mail royaumebleu@hotmail.com avec en objet : « Parchemin 2 Illustration
  • préciser dans le mail : nom et prénom de l’artiste (ou pseudo), adresse électronique et intention de l’œuvre

Date limite de soumission : le 31 décembre 2018

Un accusé de réception sera envoyé une fois l’œuvre reçue. En cas de refus, une réponse constructive sera adressée par nos scribes.

Nos appels à histoires et à illustrations sont basés sur le bénévolat et ne donnent pas lieu à une rémunération. De ce fait, les artistes conserveront leurs droits sur leurs productions.

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Bonne chance à tous !