Parchemins

Tous les deux mois, participez à un concours de mini-nouvelles (3 pages maxi) et mini-illustrations sur un thème du Royaume Bleu.

La meilleure histoire et/ou le meilleur dessin seront publiés sur les parchemins du Royaume Bleu.


1er concours : le trident [octobre 2018]


Trident

Fourche à trois pointes, le trident est connu comme attribut du dieu grec de la mer, Poséidon.

Imaginez votre propre trident en le dotant d’une faculté surprenante. Sera-t-il une relique ? une arme ? un objet magique ? une clef ? ou autre chose ?

Le gagnant du concours est Julien Brethiot et son histoire Le Tombeau des dieux.

 

Le Tombeau des dieux

Il y avait de la peur dans les yeux de l’homme à la peau tannée par le soleil, les épaules recouvertes par de longs cheveux sombres. De la peur mêlée d’une forme d’admiration envers l’être qui le dominait de toute sa taille, irradiant tel le soleil dans son armure argentée. La lueur du canon se refléta brièvement dans les rétines de l’homme, qui eut une réaction qui surprit son bourreau : il souriait, comme heureux. Honoré. La détonation assourdit la forêt le temps d’une inspiration, faisant s’envoler les oiseaux perchés dans la canopée avoisinante.

Au sol, le sang rouge vif emplissait déjà les rigoles aux pieds de l’immense statue de pierre partiellement recouverte par la végétation. D’un air dédaigneux, Lope de Almagro tendit le mousquet encore chaud à l’un de ses hommes avant de dévisager son bras droit. Le prêtre gardait les lèvres serrées et peinait à regarder la fresque rougissant au sol à mesure que l’indigène se vidait de ses fluides.

-Vous m’avez l’air perturbé, Hernan. ; lâcha Lope en enjambant le cadavre ; n’est-ce pas l’Eglise qui a décrété que ces êtres étaient dépourvus d’âme ? De plus, cet être est mort heureux. A en croire vos dires, ces sauvages nous prennent pour des divinités. Des êtres supérieurs. Son sang couvre à présent la stèle de ce dieu païen. ; le conquistador observa la statue en maugréant ; Leurs dieux ne saignent pas apparemment. Celui-là au moins sera rassasié. Une offrande pour les dieux… Risible.

-Dieu pas saigner. Tikki Viracocha aimer homme sang.

Le chef d’expédition releva son morion, l’épais casque étouffant presque l’espagnol alors qu’il se retournait pour faire face au dernier prisonnier encore en vie. Le visage tuméfié, l’aztèque peinait à garder les yeux ouverts, les coups l’ayant presque totalement brisé. De grand chef, il était devenu simple esclave, jouet de ceux que ses semblables considéraient à tort comme les seuls vrais dieux. Sa mâchoire inférieure brisée le brûla quand De Almagro le saisit par la gorge, sous les yeux des cinq soldats qui l’accompagnaient. Les deux hommes se dévisagèrent en silence le temps de quelques battements de cœur, puis Lope lâcha prise sans un mot. Cela ne servait à rien : celui-ci n’avait pas peur. Toute sa tribu de sauvages nourrissait à présent l’humus de la forêt, et un seul mot avait permis au chaman de garder sa tête. Oro. L’or… Il avait déjà rencontré des espagnols, c’était certain. Les premières vagues d’expédition sur la côte ou peut-être un groupe de passage s’étant montré assez miséricordieux pour les laisser en vie. De Almagro, lui, ne commettrait pas cette erreur. Si ce natif disait vrai, lui et ses hommes reviendraient au pays riches. Et l’aztèque emporterait le secret de leur barbarie dans la tombe.

Les poumons en feu, le chef de l’expédition s’avança de quelques pas en direction du gouffre, ses chausses métalliques cliquetant à chaque pas. Derrière la colossale statue de pierre s’ouvrait l’aven d’un cénote aux dimensions défiant l’imagination. Un immense gouffre s’ouvrant sur le ciel, dont la couche d’eau douce située dix mètres plus bas était d’un bleu azur quasi surnaturel, surement exacerbé par les parois karstiques de la fosse. Par endroits, le niveau d’eau semblait plus profond, le bleu se faisant alors plus sombre. Un paysage à couper le souffle, mais les espagnols n’étaient pas là pour la clarté de l’eau.

-Valdivia… ; fit Lope, sa voix résonnant dans le gouffre ; Hernan. Approchez. Est-ce bien ce que ce sauvage nous a vendu comme le « tombeau des dieux » ?

Le prêtre s’avança, son crâne tonsuré nimbé de sueur.

-Il semblerait oui. Le plan gravé à même la relique semble indiquer cet endroit. Qui plus est, cette statue de leur « Viracocha » atteste qu’il s’agit d’un site important pour ces indigènes. « Le tombeau des dieux »… J’y vois même comme une forme de lien avec… ; il parut hésiter ; Amenez-moi la relique.

L’un des soldats approcha avec une forme drapée sous une toile maculée de sang séché. Avec des gestes lents, Hernan Valdivia dégagea l’objet qui se mit à briller au soleil. Le métal était mal ouvragé, maculé de petits impacts sûrement intervenus lors du forgeage, mais son aura restait stupéfiante, presque hypnotique. Levant le bâton doré face à la statue, Valdivia contempla les trois pointes tordues et irrégulières le terminant.

-Il n’y a pas de doute… ; susurra-t-il, l’esprit empoisonné par le métal précieux ; C’est ici.

Les extrémités dardées et tranchantes de l’artefact torve étaient menaçantes, désignées pour tuer, là où sous la gangue d’or, quelque chose piégé dans la relique émettait des tintements. Sûrement une énième imperfection de l’objet qui singeait déjà un symbole de pouvoir bien loin des cultures mésoaméricaines. Cela cliquetait, remuait… Comme si on y avait caché quelque chose.

-Quelles sont vos déductions, Hernan ?; demanda De Almagro, le regard rivé sur la carte sculptée à même le trident difforme ; Vous êtes l’homme de culture ici. J’ose espérer que vos ouvrages nous confirmeront les dires de ce sauvage et qu’il y a bien d’autres trésors comme celui-ci dissimulés dans cette fosse. ; il s’essuya le front, en nage ; D’autres régiments mieux préparés se servent sûrement au nord dans des cités repérées lors d’expéditions précédentes mais c’est vous qui avez tenu à nous amener ici. J’ai accepté car j’ai cru à vos histoires de grecs à la dérive mais à présent j’ai besoin de m’assurer que ce choix était le bon. La fièvre a emporté la moitié de mes hommes qui n’a pas succombé à la jungle, et j’aimerais repartir au plus vite avec l’or promis à ceux qui nous ont missionné. Je ne pense pas que Charles Quint, notre bon roi de Castille, se montre patient avec nous si nous ne lui ramenons que cette babiole dorée.

Le regard du prêtre alternait entre la relique et la statue couverte de lianes et autres plantes grimpantes.

-Et vous ne regretterez pas de m’avoir fait confiance. ; fit Hernan ; Depuis les premiers retours sur les cultes de ce nouveau monde, j’ai supposé que ces indigènes aient été influencés par nos cultures antiques. Je ne les pense tout simplement pas assez sensés pour développer pareil panthéon de divinités à eux-seuls. Regardez ce dieu, Viracocha… Leur art est primitif mais ce dieu porte une barbe, qui symbolise pour eux la mer, l’écume. Un dieu qui serait venu de la côte, peut-être même par bateau. D’après les dires de notre prisonnier, les dieux sont arrivés il y a longtemps et avaient la peau blanche. C’est pour ca qu’ils nous voient comme des divinités : nous leur rappelons leurs premiers visiteurs. Un dieu à la peau claire maître des eaux, avec qui plus est un symbole de pouvoir rappelant un trident… Ca étaye ma théorie comme quoi nous ne sommes pas les premiers européens à mettre le pied sur ces terres.

Lope de Almagro dévisagea tour à tour la statue, ses hommes et le prisonnier aztèque, avant de plonger son regard dans l’abîme qui s’ouvrait devant eux telle la gueule d’un monstre prêt à les engloutir.

-Et vous pensez que c’est ici qu’ils font leurs offrandes à ce « dieu » ? ; cracha-t-il, comme mis mal à l’aise par le vertige ; Quelles offrandes ? Ces sauvages y jettent peut-être leurs propres enfants dans l’espoir de faire tomber la pluie. Ça ne m’étonnerait même pas d’eux, sachant qu’ils sacrifient déjà les leurs du sommet de leurs édifices impies simplement pour que leurs divinités récupèrent leur sang. Salvajes degenerados…

L’œil toujours rivé sur l’aven du cénote, le chef des conquistadors laissa le prêtre interroger de nouveau le prisonnier. Une perte de temps : quel crédit pouvait-on accorder à ces créatures à peine humaines ?

L’afflux particulièrement important de mouches et autres insectes bourdonnant déjà autour du cadavre de l’indigène exécuté au pied de la statue occupait à présent l’attention de Lope. Une myriade de créatures vrombissantes et exécrables à exterminer, elles aussi. La voix du prêtre tira l’espagnol de sa contemplation morbide.

-Il est formel. ; précisa Hernan, toujours en sueur ; Ce cénote est l’entrée de ce qu’ils nomment le « tombeau des dieux ». C’est ici qu’ils y déposent les « armes » et les « objets brillants » destinés aux dieux.

D’un geste de la main, Lope désigna le trident d’or difforme au prisonnier, qui hocha péniblement la tête.

-Bien… Hombres, qu’on amène des cordes. Nous allons descendre là-dedans. Pour l’or et la gloire !

L’humidité de la fosse rendait la corde glissante, et le poids des armures luisantes rendait la descente des plus périlleuses. Les hommes s’agrippaient aux parois couvertes de mousses et de lianes à la recherche de prises pour ne pas pendre dans le vide, l’abîme bleu azur les guettant comme s’il cherchait à les avaler. Premier de cordée, Lope de Almagro s’efforçait de motiver ses hommes à poursuivre la descente tout en priant pour que les lianes qu’il attrapait au passage ne se transforment pas brutalement en serpents venimeux. Plus haut, l’indigène ligoté luttait à mesure qu’il était descendu de force, ses cris résonnant dans le cénote.

-Faites le taire, Hernan !; rugit Lope quant il posa enfin le pied à terre, ses chausses métalliques noyées sous trente centimètres d’eau cristalline ; Faites le taire ou je vous jure que je l’abats sur place !

-Il est incontrôlable. ; lâcha le prêtre qui à son tour atteignait le fond de l’abîme ; Je ne comprends pas ce qu’il dit, c’est un charabia sans sens. Ces sculptures semblent le terrifier.

Ce n’est que quand Valdivia les mentionna que le chef d’expédition les remarqua enfin. Sous le mur de végétation éparse, on devinait des gravures profondes dans la roche, représentant des êtres formant une farandole inquiétante. Leurs gueules difformes s’entrouvraient pour découvrir des crocs anormalement longs, tandis que leurs mains griffues tendaient vers l’ouverture de la fosse, comme pour chercher à s’en échapper.

-Il est terrifié. ; fit Hernan, tandis que les autres hommes s’efforçaient de maîtriser l’aztèque ; Il parle de démons, d’êtres qui protègent le « tombeau ». Il… Il utilise des mots étranges pour les décrire. Les « mangeurs de dieux ». On dirait presque qu’il parle de tritons ou des gardiens des mers qui peuplent les légendes grecques. Il dit qu’on va les réveiller.

La voix de l’indigène couvrit brièvement celle de l’homme de foi, résonnant dans les boyaux rocheux serpentant plus profondément dans le cénote.

-Ahuitzolt !

Un coup de crosse sur le front fit taire le malheureux, qui s’écroula de tout son long dans la mare d’eau où tous pataugeaient. Voyant certains de ses hommes se signer, Lope les dévisagea avec dégoût.

-De quoi avez-vous peur, misérables ? De la folie d’un sous-homme ? Ces gravures sont là pour effrayer les faibles d’esprit et les tenir écartés de ce fameux « tombeau des dieux » où ils cachent leurs richesses. ; il tira une torche au manchon encore poisseux de résine et s’empressa de l’embraser tout en longeant la paroi pour s’approcher de ce qui ressemblait à une galerie principale ; C’est ici que notre route nous a menés, et ce depuis notre départ d’Espagne. Que les lâches et les couards restent ici avec ce sauvage pendant que les autres ramèneront leur poids en richesses. J’irais trouver cet or, et ce même si je dois me retrouver dans la tanière du diable lui-même !

Le froid de la galerie se faisait ressentir à mesure que l’obscurité se faisait de plus en plus envahissante. Bientôt, la lointaine sortie du cénote ne serait plus visible et il faudrait avancer à tâtons sous le maigre halo lumineux des torches. Dans son dos, Lope pouvait entendre Hernan murmurer des prières en serrant fort contre lui le trident d’or. Il était terrifié, et les autres aussi, à tel point que leur chef en avait la nausée. De Almagro était sur le point de les rabrouer rudement quand un éclat inhabituel attira son regard. Sous le demi-mètre d’eau, quelque chose de brillant attendait, associé à plusieurs autres objets dont les lueurs se faisaient plus hypnotiques à mesure que la torche se rapprochait de la surface. Le cerveau dynamisé par l’adrénaline et la soif de l’or, Lope se saisit brusquement de l’objet reluisant et le tira hors de l’eau. Son sourire nerveux s’effaça à mesure que la gangue de boue se dégageait de l’objet : un plastron argenté, frappé d’insignes qu’il ne connaissait que trop bien. Puis il repéra les autres.

Des morions, cuirasses, tromblons, brillant sous l’eau et jonchant la vase près d’autres formes osseuses impossibles à confondre. Effrayé, Lope recula d’un pas et heurta Hernan qui poussa un petit cri en faisant chuter le trident contre un bloc de roche. L’artefact se brisa en deux sous le choc, révélant plusieurs os cachés sous la couche d’or fondu. Trois longs os allongés terminés par des griffes tranchantes.

Il y eut un bruit mouillé dans son dos, mais Lope n’y accorda pas la moindre attention. Ses membres refusaient de lui répondre, son cerveau paralysé par la peur le maintenant stoïque alors que les cris de ses hommes retentissaient dans toute la galerie. C’est à peine s’il entendit le « madre de dios » déchirant que lâcha Hernan avant que sa voix ne se transforme en une série de borborygmes indistincts. Puis les cris cessèrent, laissant place à des sifflements et des claquements de mâchoires. A ce moment précis, les muscles du conquistador revinrent sous son contrôle et il s’élança de toutes ses forces en direction de la sortie. Il avait presque atteint la fosse centrale quand quelque chose d’effilé lui traversa la cuisse en trois endroits pour le plaquer au sol. Avec un hurlement, il s’écroula en sentant un « trident » de griffes bien vivantes cette fois se frayer un passage à travers sa chair tandis qu’on le traînait de nouveau dans la caverne.

Les poignets en sang après s’être débarrassé de ses liens, l’aztèque remontait péniblement la corde menant à la surface du cénote, en s’efforçant de ne pas fixer autre chose que le ciel. Il avait cherché à prévenir ces dieux blancs que ce lieu était un tombeau, leur tombeau. Celui où les siens nourrissaient les gardiens du monde souterrain auxquels sa tribu vouait un culte. Mais ils n’avaient pas écouté. Le cœur battant, le chef émergea enfin du cénote leur servant de prison et remonta la corde avant de fuir dans la forêt. Jamais ces êtres ne devaient quitter ces grottes, jamais. Même les dieux n’étaient pas de taille face à eux. A moins que ces hommes d’argent ne soient pas des dieux : après tout, il venait d’en voir saigner.

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