L’apprenti sorcier : personnage d’un poème de Goethe

L’apprenti sorcier, célèbre ballade de Goethe, poète allemand du 19e siècle, puise son origine dans l’Antiquité. En 1897, le compositeur Paul Dukas s’en inspire pour créer un poème symphonique. C’est sous une musique envoûtante que se raconte la mésaventure de cet élève magicien.

Apprenti-Sorcier-Goethe-Balai
L’apprenti sorcier, héros d’une ballade de Goethe (Image d’Etienne Morel, 1965)

Apprenti d’un grand mage

Notre sorcier en herbe apprend les rudiments de la magie auprès d’un vieux et puissant maître des forces invisibles. C’est au fond d’une sombre forêt que se déroule son apprentissage.

Le professeur, occupé par ses créations magiques, se sert plutôt de son élève comme d’un valet pour effectuer des tâches ingrates. En tendant une oreille discrète, l’assistant tente de percer le secret des sorts interdits.

Lorsque le mage s’absente pour la journée, un repos bien mérité s’impose. Pourquoi ne pas prendre un bon bain relaxant ? Encore faut-il le remplir !

Sorcier imitateur

Trop paresseux pour puiser l’eau de la rivière, l’étudiant en sorcellerie se rappelle une formule magique prononcée par son maître pour animer des objets. Pourquoi ne pas envoyer quelqu’un effectuer ce pénible travail à sa place ?

Balai-Animé-Fantasia
Balai animé dans le court-métrage Fantasia (Disney)

Il envoûte ainsi un balai. Équipé d’un seau, l’objet ensorcelé part chercher de l’eau pour remplir la baignoire. Il accomplit sa tâche à merveille. Mais lorsque le bain déborde, il poursuit son rôle. Comment le désensorceler ?

Bientôt, une inondation menace la maison du grand magicien. Pour stopper ce déluge, le disciple inexpérimenté ne connaît pas d’incantations miraculeuses. Il se saisit alors d’une hache et fend l’ustensile de ménage en deux. Comme l’hydre de Lerne dont deux têtes repoussent à la place d’une tête tranchée, ce sont deux bouts de balais qui s’éveillent et reprennent leur fonction.

Rien ne peut arrêter les deux assistants de bois jusqu’à ce que le maître-sorcier rentre. D’une seule parole, il les désenvoûte et évacue les eaux. Le gamin fait profil bas. Il a joué avec des forces qui le dépassaient. Comme toute chose, du temps et du travail s’avèrent nécessaires pour maîtriser un sujet. L’imitation n’a pas sa place.

Créateur d’objets assistants

Dans son œuvre, le poète Goethe annonçait déjà l’apparition des robots domestiques. Les dangers du progrès et des machines inventées par l’homme s’expriment dans ce balai incontrôlable.

Un apprenti sorcier, dans la langue française, devient une personne qui, par inexpérience, déchaîne des forces qu’elle ne peut maîtriser. Ainsi naît l’expression jouer à l’apprenti sorcier.

Personnage de Goethe d’origine antique

Johann Wolfgang von Goethe écrit ce poème en 1797. Il s’inspire d’un passage de Les amis du mensonge ou l’Incrédule de Lucien de Samosate, écrivain de l’Antiquité.

Dans ce dialogue entre Tychadiès (représentation de l’auteur Lucien de Samosate) et divers interlocuteurs, le propos consiste à déterminer la véracité des histoires fabuleuses. Tychadiès reste incrédule face à ces anecdotes merveilleuses qu’il pense être des mensonges. L’une d’elles inspira la ballade de Goethe :

Apprenti-Sorcier-Goethe
Le célèbre chapeau du magicien

« Quand nous étions dans une hôtellerie, il ôtait la barre de la porte ou s’emparait, soit d’un balai, soit d’un pilon, et il l’habillait de quelques guenilles. Ensuite, il lui jetait un sort en prononçant une formule incantatoire : alors, l’objet se mettait à marcher avec une telle aisance qu’on eut dit un humain. Cet esclave, d’un genre très particulier, puisait l’eau, préparait les repas, faisait le ménage et nous servait avec un soin extrême. Lorsque Pancrate n’avait plus besoin de ses services, il lui rendait son état originel de balai ou de pilon en prononçant une nouvelle formule magique.

J’étais émerveillé par cet enchantement, mais je ne pouvais obtenir la formule qu’il gardait secrète. Certes, avec courtoisie, il refusait toujours de me la dévoiler. Un jour, à son insu, tapi dans l’ombre, je parvins à entendre la fameuse incantation. C’était un mot renfermant trois syllabes. Peu après, Pancrate dut sortir pour affaires à l’agora : auparavant, il avait donné ses consignes au pilon.

Le lendemain, l’Égyptien étant à l’agora, je saisis le pilon ; je lui enfilai quelques hardes, comme d’habitude, prononçai les trois syllabes miraculeuses, puis lui ordonnai d’aller chercher de l’eau. Le pilon m’en rapporta une pleine amphore. « Très bien, dis-je, il y en a assez, redeviens le pilon d’avant. » Mais – c’est là le problème – il refusa de m’obéir et continua à puiser de l’eau, sans aucun d’état d’âme, jusqu’à ce que la pièce fut inondée. J’étais désemparé, vous le pensez bien, et mortifié à l’idée de mettre en colère mon ami Pancrate. Je n’avais pas tort. Je pris donc une hache et coupai le pilon en deux. Hélas ! deux morceaux de bois se dressèrent aussitôt, qui prirent chacun une amphore et allèrent puiser de l’eau. J’avais désormais deux serviteurs en action, au lieu d’un. Pancrate revenu, il devina la cause de cette pagaille, et rendit à ces porteurs d’eau leur forme première. Quelques jours plus tard, l’Egyptien disparut. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. »

Le compositeur français Paul Dukas en fait un poème symphonique. À l’aide de divers instruments (bois, cordes, cuivres, percussions), il retranscrit ce récit et le propulse au rang des contes célèbres. Walt Disney reprendra sa version musicale en mettant en scène Mickey Mouse dans le rôle de l’apprenti sorcier. Ce court-métrage apparaît dans le film Fantasia.

Découvrir le version de Paul Dukas


Sources :

  • Dictionnaire de l’Académie Française
  • Les Amis du mensonge ou l’Incrédule de Lucien de Samosate
  • L’Apprenti sorcier de Johann Wolfgang von Goethe, 1797

 

Publicités

Triteia : déesse grecque de la cité de Tritée et fille de Triton

Dans la mythologie grecque, Triteia demeure la fille du dieu-poisson Triton. En tant que nymphe marine, elle protège l’isthme de Corinthe, mais révèle des talents de guerrière. Pas étonnant qu’Athéna, déesse des combats stratégiques, et Arès, sanglant guerroyeur, interviennent dans son histoire. Ses amours avec ce dernier méneront à la construction d’une cité en son honneur.

Triteia-déesse-mythologie
Peinture de Diane Özdamar ©

Fille du dieu marin Triton

Triteia tient sa nature marine de son père Triton. Mi-homme, mi-poisson, il descend lui-même de Poséidon, le roi des mers, et d’Amphitrite, une néréide, c’est-à-dire une nymphe de la mer. Cet être amphibie élit domicile au fond d’un lac en Libye, une contrée africaine. C’est là qu’il rencontre la gardienne Tritonis et en tombe amoureux. De leur union naissent deux redoutables déesses guerrières : Pallas et Triteia.

La farouche Triteia appartient au groupe des Haliades, nymphes descendantes des premières divinités maritimes et qui veillent sur les plages et les côtes rocheuses. Elle préserve elle-même l’isthme de Corinthe, une bande de terre qui relie le Péloponnèse (une région grecque) à la Grèce continentale.

Son instinct de guerrière s’explique également par ses origines. Poséidon, son grand-père, exprime sa fureur par des tempêtes. Sous ses airs bienveillants, Triton aime déclencher des conflits. Quant à Tritonis, elle représente la nature sauvage.

En savoir plus sur Triton, dieu du mugissement de la mer

Prêtresse d’Athéna

La déesse de la guerre stratégique et de la sagesse, Athéna (Minerve dans les mythes romains), connaît une étrange naissance. Après avoir avalé sa femme Métis, son père Zeus, le roi des dieux, ressent de douloureux maux de tête. Sur les bords du lac Tritonis, il ordonne à son fils Héphaïstos, le forgeron, de lui fendre le crâne avec sa hache ! La divinité des batailles en sort aussitôt, armée de haut en bas.

Triton et son épouse prennent en charge l’éducation de la sublime combattante qui se lie, très vite, avec Pallas. Mais lors d’un entraînement, Athéna tue accidentellement sa sœur adoptive. Elle lui rend hommage en construisant une statue magique à son effigie, le Palladium.

Après le départ d’Athéna, Triteia se met à son service en tant que prêtresse. Dans la ville qui sera dédiée à la nymphe, un temple sera consacré à Athéna avec une représentation en marbre. Une parthénos, une vierge à l’image de la déesse, veille sur ce sanctuaire.

Protectrice de la cité de Tritée

Triteia entame une liaison sauvage avec le redoutable dieu de la guerre Arès (Mars, en latin). De leurs ébats naît Mélanippos, bâtisseur d’une cité en l’honneur de sa mère. Triteia veille ainsi sur la ville de Tritée, aussi appelée Tritia par Pausanias, située dans la région d’Achaïe, dans les contrées du Péloponnèse.

Avant l’entrée de cette commune se dresse un somptueux tombeau de marbre blanc, œuvre du peintre athénien, Nicias. Des peintures y représentent une femme assise sur une chaise d’ivoire. D’un côté, une suivante lève un parasol alors que de l’autre un jeune homme apparaît vêtu de pourpre. Près de lui, un esclave tient des chiens de chasse et des javelots. Sur ce territoire, on trouve « le temple des grands dieux » dont les statues se composent de terre.

Bientôt, les habitants honorent leur bienfaitrice comme une déesse. Au même titre qu’Arès, elle devient leur divinité favorite. Chaque année, des sacrifices célèbrent les deux amants divins.

Récapitulatif des caractéristiques de la déesse Triteia

  • Fonctions : déesse de la cité de Tritée, haliade de l’isthme de Corinthe, prêtresse d’Athéna.
  • Parenté : Fille de Triton et de Tritonis, sœur de Pallas.
  • Descendance : mère de Mélanippos, avec Arès.
  • Autres noms : Tritée, Tritia.

Sources :

  • Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Arts et des Métiers de Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert, 1772
  • Dictionnaire des Troyens de l’Iliade.
  • La fille d’Athènes de Pierre Brulé, 1987.

Crédit image :

  • Peinture de Diane Özdamar

https://dianeozdamar.myportfolio.com/

Camazotz : dieu maya chauve-souris de la mort

 

Sous l’apparence d’une chauve-souris vampire géante, le dieu Camazotz sème la terreur dans les légendes mayas. Il appartient au groupe des divinités de la mort et son antre se trouve dans le royaume des enfers. Prêt à y entrer ?

Camazotz-dieu-maya-chauve-souris
Camazotz dans le jeu Smite

Chauve-souris vampire

Le vampire, reconnaissable à ses oreilles triangulaires, niche en Amérique du Sud. Son régime hématophage amène à la création, dans le règne animal, de la famille des Vampiridés, devenue les Desmodontidés (en raison de ses longues dents !). Plus tard, il rejoindra d’autres chiroptères au sein des Phyllostomidés. Assoiffé de sang, il suce celui des oiseaux et des mammifères. Il repère sa victime rien qu’à sa respiration et la mord pendant son sommeil ! Sa morsure reste indolore. Bien qu’il peut s’attaquer aux hommes, il préfère le bétail.

Chauve-souris-vampire
Chauves-souris vampires par Matthew Starbuck

L’origine de ce mammifère volant demeure bien mystérieuse. Dracula, personnage créé par Bram Stoker, prête son nom à Desmodus draculae, une chauve-souris aujourd’hui éteinte. Trois espèces perdurent de nos jours : le vampire commun, le vampire à ailes blanches et le vampire à pattes velues.

Animal très sociable, contrairement à son homologue fantastique, ce mammifère vit en colonie dans des endroits sombres. Il n’est pas à l’origine du mythe du vampire, car sa découverte date de bien après l’émergence du vampirisme.

Découvrir un vampire en action

En savoir plus sur la chauve-souris vampire

Dieu maya

Dans la langue maya, zotz signifie  » chauve-souris « . Surnommé « la chauve-souris de la mort« , Camazotz prend la forme d’un dieu-vampire qui décapite ses victimes.  Il possède un couteau sacrificiel, mais ses dents acérées et ses griffes se montrent tout aussi dangereuses.

Par sa nature, il est également le dieu des cavernes et les mortels sont bien avisés d’éviter ces endroits obscurs. On lui remet, toutefois pour l’apaiser, des offrandes sanglantes. Son surnom,  » Nimak chicop  » signifie  » le plus grands des barbares ».

Maître de la maison des chauves-souris

Chez les Mayas, les enfers se divisent en plusieurs maisons. Zotziha demeure celle des chauves-souris nommées d’ailleurs les camazotz.

Le Popol Vuh, surnommé la « Bible maya », retrace la mythologie de ce peuple amérindien. Dans l’un de ses récits, deux frères jumeaux, Xbalanque et Hunahpu, héros des mythes mayas, descendent dans le monde souterrain afin de venger leur père des divinités de la mort. Ils pénètrent dans l’antre de Camazotz pour y passer la nuit.

Les chauves-souris guettent le moindre geste des intrus alors que ceux-ci se sont mis à l’abri dans des sarbacanes. Lorsque le jour se lève et qu’Hunahpu sort la tête, le dieu sanguinaire la lui tranche. Tout finira bien pour le héros, car une tortue lui offrira une nouvelle tête ! Victorieux, les frères s’élèvent dans les cieux pour devenir le Soleil et la Lune.

Récapitulatif des principales caractéristiques du dieu Camazotz

Camazotz-dieu-chauve-souris
Couteau sacrificiel et tête décapitée comme attributs du dieu Camazotz
  • Fonctions : une des étapes de la mort, maître de la demeure des chauve-souris (une des maisons infernales).
  • Étymologie : mort et chauve-souris.
  • Attributs : la chauve-souris vampire, le couteau sacrificiel, les têtes décapitées.
  • Autre nom : Nimak chicop

 


Sources :

  • Encyclopédie Larousse
  • Mythes aztèques et mayas de Karl Taube.
  • Popol Vuh, le livre sacré et les mythes de l’antiquité américaine d’A. Durand, 1861.

Les déesses de la mythologie grecque

Dans cet article, régulièrement mis à jour, retrouvez toutes les déesses de la mythologie grecque déjà apparues dans le Royaume Bleu. Des liens vous orientent vers les articles consacrés à chacune.

Auxo-déesse-grecque-printemps-croissance

 

Auxo

Déesse du printemps et de la croissance.

En savoir plus sur la déesse Auxo

 

 

Brizo-déesse-mythologie-grecque-déesses

 

Brizo

Déesse de la méridienne, des rêves prophétiques et des pêcheurs.

En savoir plus sur la déesse Brizo

 

Carpo-déesse-mythologie-grecque-déesses

 

Carpo

Déesse de l’automne et de la fructification.

En savoir plus sur la déesse Carpo

 

 

Chloris-déesse-mythologie-grecque-déesses

 

Chloris

Déesse des fleurs.

En savoir plus sur la déesse Chloris

 

 

Hécate-déesse-mythologie-grecque-déesses

Hécate

Déesse de la magie, des spectres, des démons infernaux, de la nouvelle lune, des carrefours, des expiations, de la santé et de la navigation.

En savoir plus sur la déesse Hécate

 

Némésis-déesse-mythologie-grecque-déesses

Némésis

Déesse de la justice distributive et de la vengeance divine.

En savoir plus sur la déesse Némésis

 

 

Triteia-déesse-mythologie

 

Triteia

Déesse de la cité de Tritée et protectrice de l’isthme de Corinthe

En savoir plus sur la déesse Triteia

 

 

Vous souhaitez en savoir plus sur une déesse qui ne figure pas dans cette liste ? Indiquez-le-nous !

N’oubliez pas de consulter le grimoire pour retrouver tous les personnages, lieux et objets apparus dans le Royaume Bleu.

 

Suivre le Royaume Bleu sur Facebook

Suivre le Royaume Bleu sur Twitter

« Sorcelières » de Philippe Caza

Carte-Dame-de-PiquePhilippe Caza nous livre sa version de la dame de pique. Il est connu avant tout comme illustrateur pour les éditeurs français de SF, auteur de bandes dessinées (Pilote, Métal Hurlant, « Le Monde d’Arkadi ») et co-auteur de films d’animation (« Gandahar », « Les Enfants de la pluie »).

Coté écriture, après quelques nouvelles parues dans Ténèbres ou Bifrost et deux recueils numériques chez Actu-SF, il participe depuis fin 2018 à diverses anthologies et revues. (Parues et à paraître : Arkuiris, Galaxies, Squeeze, Fantasy Art, Le Grimoire, ImaJn’ère, Marathon, Vagabonds du Rêve…)

Découvrir son univers

Sorcelières

•••

« Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »

Nosferatu de Murnau.

Prologue : Camille Princebleu s’est endormi mais il ne le sait pas. Il rêve mais il ne le sait pas. Il se réveille en grelottant (en sanglotant parfois) en proie aux trépidations de l’envie. Puis il est éveillé mais il ne le sait pas.

« Quand tes yeux se ferment, ce n’est pas la peine de continuer à lire. Les mots s’incrusteraient dans la chair de tes paupières et tu ne pourrais plus jamais dormir », énonce une voix off brumeuse. Camille Princebleu ferme son livre. Maintenant il dort – au sens longitudinal du terme. A-t-il un cerveau ? Il a souvent l’impression d’avoir un crâne vide avec un papillon qui volette en dedans. Il aime bien dormir entre ses deux oreilles et rêver ses propres rêves (dits aussi « sortilèges »). Mais si la nuit le prend, le rendra-t-elle ? et à qui ? et quand ? et dans quel état ?

Sortilège. Si on ouvre son lit, si on retourne le matelas, sur le sommier on trouvera le sang des boucs noirs, comme une conférence pour les oiseaux. Le cirque avare est passé par là, avec ses ouailles et ses crochons cornus. Et ses chasseurs sauvages, ses araignées amères, ses cactus aux épines brûlantes – tropiques aux fleurs invaginées –, ses poissons morts de froid dans l’abîme et ses belladones à l’odeur bucolique écœurante.

Il se réveille, il rouvre son livre, il se rendort (alors qu’il a déjà mis ses lunettes).

Sortilège. Il y a près de chez lui une basse terre nommée les bas de Hurledent où vivent des sorcelières-reptiles. Elles habitent des tombeaux, des sépulcres minéraux, dans l’ombre, là où des gnomes avares ont leurs repaires. Elles mangent l’obscurité qui sourd des pierres brûlantes. Elles lapent dans les creux le sang glacé de boucs noirs. (Quand le sang coule, rouge cruor, les âmes des morts et les stryges accourent de l’Érèbe.) Le soleil se couche sur les os, ardemment. Dans les étangs, les reptiles-sorcelières combattent leur mâle pendant quarante nuits avant de lui céder. Elles enfantent en l’air, volant très haut sur leurs ailes de cuir. Camille Princebleu reste seul avec des oiseaux morts.

Il se réveille, il se rendort. (On ne change pas d’avis au beau milieu d’un rêve.)

Sortilège. La lande est en plein inventaire, la rivière est de feu, des vagues teintées d’or dessinent des arabesques. Papillon noir en exil, il s’avance dans l’allée du château.

(Maison hantée, forteresse enchantée ?) Tout est éclats de tubercules, tout miroite. Après avoir traversé prudemment la zone des caméras sourcilleuses, il frappe à la porte de fer, à tout hasard. Elle s’ouvre à deux battants. La Reine de Pique l’accueille avec ses poils de sorcelière sur le nez. Elle se nomme Drusila. Son corps de mante, tout habillé de noir, tout hérissé d’épines, encadre encore la lande. Elle piétine la rivière de feu de ses talons de fer, elle méprise les arabesques dessinées par les vagues teintées d’or. Elle a le monopole de la force. Ses seins furibonds l’enlacent, hantés de noirs desseins.

Elle clame : « Tu n’as pas la moindre idée d’où tu as mis les pieds, vilain petit lapin, tu as voulu jouer avec les loups, tant pis pour toi. Ici sont les démons sur canapé, et les loups andalous portant chapeaux pointus. Ils te suceront la cervelle par tous les trous du nez. Quand tu seras passé entre leurs mains, tu seras hors de prix. Même l’enfer vorace ne voudra pas de toi. (Que le diable l’emporte !) »

Perclus par la voracité des faits, il ne peut qu’acquiescer. Elle continue, la Dame au cœur de cuir, à l’œil de pique, aux oreilles de reine égarée, frémissant d’un caprice sauvage :

« Et c’est pour toi, enfant perdu, le moment de renaître. Nous te construirons alors une maison nommée Tombeau des vivants. »

Il se réveille, pensant vaguement < Demain j’irai secouer les nuages pour qu’il en tombe des plumes >, il se rendort.

Sortilège. La sorcelière noire bardée de piques a fait monter sa fièvre. Il a la maladie des larmes bleues. Il court parmi les iguanes à la poursuite de l’ogre Algol crocheteur d’enfants. Celui-ci court moins vite que lui, mais il est parti plus tôt. Et voilà que le Roi Pêcheur l’arrête dans son élan. Le Roi va bientôt mourir. Il a été empoisonné par la Reine de Pique. Il parcourt la région occitane en cherchant un tombeau digne de lui. Il s’arrête en Arles, où sont les Aliscamps où l’ombre est rouge sous les roses. Il choisit le sépulcre abandonné d’une jeune vierge des temps anciens mordue par l’ogre Algol. Le Roi serait tellement bien, dans sa tombe, recouvert de plumes colorées. Mais quand il en enlève les os millénaires, ceux-ci se métamorphosent en un faucon noir unicorne qui s’enfuit à travers la Camargue. Le rêveur le suit à la trace pendant quelques éons.

Il ne sait plus, à vrai dire, qui il est, qui rêve ?… lui ou l’ogre ? ou le Roi Pêcheur ? ou la sorcelière noire, Reine de Pique au cœur de fer ? Et lui-même, qu’est-il, avec son prénom épicène ?

« Cesse donc de parfumer les portes de l’enfer, ça ne fait qu’aggraver les choses », intervient encore une voix off…

… Qui se révèle provenir de sa gouvernante qui vient le réveiller, car il est 8 h 20. Elle se nomme Salomé Lokidor. Elle est rousse.

Il se réveille, il ne se rendort pas.

•••

Camille Princebleu, à son réveil, est confondu (encore en proie aux sortilèges de la nuit). Il dérive, comme un roi pêcheur revenu bredouille. La radio chante au féminin portugais des airs de bossa nova (vagues teintées d’or qui dessinent des arabesques). En s’habillant trop vite, il met son pull de travers d’un quart de tour. (Sortilège ? Malédiction royale ? Condamnation ?) Il se retrouve avec une manche vide qui pend par devant, une autre qui pend dans le dos, et les deux bras coincés contre les côtes. Sa zone de confusion le rétrécit. En plus, il a les nougats qui collent au plancher. Il se sent statue de souffre, statue de cendre. L’ossature grince, la peau râpe, les muscles esclaves n’obéissent plus, les yeux sèchent – et la bouche rugueuse, muette – et les veines bleues.

« Qu’on lui coupe la tête ! », clame la Reine Noire de Pique. (Certes, ce serait une solution, mais ce n’est qu’un écho des sortilèges de la nuit.)

< Au secours >, pense-t-il tout bas.

Salomé Lokidor, attentive gouvernante rousse, vient à son aide, le délivre de son pull, lui masse les gencives, les oreilles et les orteils à l’achilléine. Elle le touche jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur sa peau le moindre cm2 qui ne fût touché.

Puis c’est lui qui lui raconte sa nuit.

Elle le rassure : « Les sortilèges de la nuit ne sont que la mise-à-jour automatique de ton système d’exploitation. Tu as trop lu.

— Je devrais m’exercer à chasser les sorcelières, ajoute-t-il sans se demander si ça a quelque chose à voir. (Il est encore dans la confusion matutinale. La vraie vie commence seulement après le deuxième café.)

— Il y en a beaucoup, dans ta chambre d’enfant ? s’enquiert Salomé.

— Il y a un nid sous mon lit.

— Si ce n’est que ça, tu n’as qu’à scier les pieds de ton lit.

— Je l’ai fait, mais elles sont toujours là, toutes plates, en papier glacé… mais quand elles sortent de dessous, elles ne sont plus plates du tout, elles ont des trucs ronds sur la poitrine, elles n’ont pas d’habits…

— J’ai connu des sorceliers et des gnomes, des Reines et des Rois de toutes les couleurs et de tous les arcanes du Tarot, mais ça, ça s’appelle des magazines de photos cochonnes… Lui… Playboy… c’est pas des sorcelières.

— Mais… Elles m’ensorcellent, elles m’envoûtent… comment je peux m’en débarrasser ?

— Je vais te montrer. »

Salomé, Dame de Cœur au cœur de verre, affichant un air angélique, déboutonne son chemisier, puis dégrafe son soutif. Aux yeux de Camille, ses seins de grâce, outrage aux lois de la gravitation universelle, se déploient. Entre les deux, un petit cœur tatoué vibre, vivant. Toutes les étoiles tombent.

Il est désormais et à tout jamais prisonnier de la Dame de Cœur.

•••

Finale (happy ending ?). C’est un matin d’automne. Au réveil, Salomé, Dame de Cœur, sorcelière rouge, se recompose. Ensuite, selon un processus complexe incluant caresses de peau et danses cérébrales, elle réveille son prisonnier Camille Princebleu. Elle emporte sa cage dans la forêt proche et l’ouvre. Il sort et se carapate dans le sous-bois. Elle rentre dans sa cabane de papier peint pour lui tricoter des pulls pour ses vertèbres – s’il revient.

(© 2019 Philippe Caza Tous droits réservés)

Commentaires de l’auteur

En relisant certains de mes textes, celui-ci en particulier, je me dis quand même que « ça déconne grave ». Mais des histoires normales racontées de façon normale, ça ne manque pas. Alors je fais autre chose, et c’est ça qui m’amuse.

Sans vouloir faire une explication de texte, je peux dire quelques mots sur comment ça se passe. Par exemple, insomnie, je me réveille à 5 heures du matin avec encore en tête des images de mes rêves… ou de mes lectures de la veille… ou du film vu la veille… J’ai un cahier sous la main et je laisse venir sur le papier tout ce qui vient. C’est la partie « écriture automatique en demi sommeil ».

Après, plus tard, des jours ou des mois plus tard, je coordonne des morceaux saisis sur l’ordi, j’organise autour d’un thème des paragraphes dispersés. (Vive les recherches par mots-clés !) Les appels à textes professionnels ou amateurs auxquels je réponds m’offrent des cadres pour ne pas errer dans le n’importe quoi. Donc, je colle, j’ajuste des morceaux qui, à la base, n’ont rien à voir, mais, en y réfléchissant, en adaptant… pourquoi pas ?

Ça reste un peu un foutoir foutraque, mais c’est aussi que j’aime bien surprendre et provoquer, et même me surprendre moi-même, avec des petits délires surréalistes où humour, absurde, poésie, noirceur, éros se mêlent sans censure.

Certains ont qualifié mes textes d’espiègles. Ça me va. « On n’est pas sérieux quand on a 77 ans », aurait pu dire Rimbaud, s’il avait vécu jusque là.

Illustration sur le thème de la dame de pique

Carte-Reine-Dame-de-PiqueLa reine de pique (ou dame de pique) est une carte à jouer. Dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll a offert une histoire à la reine de cœur. Quelle sera l’histoire de votre reine de pique ?

Avec sa nouvelle La liseuse invertie, Florence Vedrenne remporte le concours.

Un prix spécial est accordé à Philippe Caza qui, avec Sorcelières, nous a fait l’honneur d’écrire une histoire psychédélique sur cette thématique.

Côté illustration, Gabriele Victoire gagne  avec sa représentation de la fameuse dame.

Découvrez, dès maintenant, l’œuvre de Gabriele Victoire !

Dame-de-Pique-Illustration
(© 2019 Gabriele Victoire Tous droits réservés)

Commentaires

Je suis Gabriele VICTOIRE, artiste peintre et auteur de l’île de la Réunion. Je remercie Le Royaume Bleu pour ce concours et vous présente donc « La Dame de Pique »! J’aime surprendre dans mes toiles, c’est pourquoi il ne faut jamais se fier à la première apparence du tableau ! Il y a toujours des détails qui apportent une autre lecture ! « 

Au premier abord, ma dame de pique peut effrayer, comme une déesse toute puissante qui maîtrise les éléments. Si l’on regarde de plus près, elle demeure bienveillante, car elle a protégé le petit personnage en haut à droite en éliminant les obstacles sur sa route. Elle utilise notamment ses lances pour éloigner le monstre marin ou son souffle pour repousser le feu.

Découvrir le travail de Gabriele Victoire

Suivre Gabriele Victoire sur Facebook

Résultats du concours sur le thème de la Dame de Pique

Dame-de-Pique-PallasLa reine de pique (ou dame de pique) est une carte à jouer. Dans Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll a offert une histoire à la reine de cœur. Quelle sera l’histoire de votre reine de pique ?

Avec sa nouvelle La liseuse invertie, Florence Vedrenne remporte le concours.

Un prix spécial est accordé à Philippe Caza qui, avec Sorcelières, nous a fait l’honneur d’écrire une histoire psychédélique sur cette thématique.

Côté illustration, Gabriele Victoire gagne  avec sa représentation de la fameuse dame.

Découvrez, dès maintenant, le récit de notre grande gagnante et sa biographie à la fin !

La liseuse invertie

par Florence Vedrenne

(© 2019 Florence Vedrenne Tous droits réservés)

Mes journées s’étiraient au fil de mes lectures. J’habitais dans un roman. Mon existence se mouvait au rythme de mes voyages. Malgré tout, je m’ennuyais. J’aurais pourtant dû être remplie : les aventures les plus folles me touchaient autant qu’elles s’abattaient sur les héros, et je tremblais avec eux. Je les aimais et les détestais tout autant. Je les accompagnais et les abandonnais pareillement. Je les découvrais parfois si pleutres et jaloux, qu’ils m’accablaient. Je m’endormais alors sur les pages noircies de caractères sombres. Mais d’autres fois, je plongeais dans l’extase, aspirée dans un vertige merveilleux. Les mains des héros se tendaient dans ma direction, je les attrapais et mon univers s’éclaircissait. Je respirais avec eux, je m’inquiétais, aurais voulu leur donner l’élan, leur crier la vérité révélée quelques pages plus avant pour que l’inexorable ne se produise jamais. Pour que je n’ai pas le cœur crevé au terme du dernier chapitre.

J’accompagnais de nombreux lecteurs. Comme ce fut dépaysant de découvrir des univers différents ! Las, désormais, je m’ennuyais depuis plusieurs années sans réussir à fausser compagnie à mon actuelle propriétaire. Elle me gavait de ces histoires aux ressorts sans surprise : des amourettes émergeant d’extraordinaires coïncidences. Une supercherie inoculée à des lectrices crédules, dans un style approximatif soulignant la fainéantise de leurs auteurs. La mienne pleurait sur les pages, ses grosses larmes s’y écrasaient et éclaboussaient parfois ma robe. Je ressentais une exaspération profonde. Comment pouvait-elle croire que pareilles histoires pouvaient exister ? Sa naïveté me stupéfiait.

Au tout début, lorsqu’elle s’était mise à posséder ce genre de romans, j’ai songé qu’il s’agissait d’un mauvais moment à passer. Hélas, non. Elle s’en regorgeait. Elle prenait plaisir à se faire souffrir en imaginant que ces histoires d’amour arrivaient vraiment aux autres, et qu’elle en serait, à jamais, écartée. Il me fallait donc, et à tout prix, m’extraire de cette pénible situation.

Mais les jours passaient et se ressemblaient : souvent prise en sandwich entre deux pages, je pouvais suivre ces lignes de signes encrés avec ma tête pour absorber la narration facile d’un amour impossible et démodé.

Un jour, alors qu’elle triturait compulsivement un de ces bouquins insipides, ma propriétaire commença à hoqueter. Ses doigts raides tournaient rageusement les pages, dont certaines, arrachées de la reliure, lançaient un cri désespéré. Alors que je somnolais légèrement, je fus réveillée par un choc violent. Je vis, horrifiée, le livre dégringoler à une vitesse vertigineuse pour finalement s’écraser, éventré, couverture cornée, sur le tapis du salon, tandis que je virevoltais doucement à sa suite pour atterrir délicatement sur la table basse. Puis je la vis, elle, prostrée, les genoux rouges d’avoir été si serrés, les phalanges blanchies, la rage écumant une mousse pâle au bord de ses lèvres.

J’avais beau être de carton glacé, dénuée d’un cœur battant et d’une âme d’humaine, la voir ainsi désespérée et malheureuse me peina.

Ses sanglots envahirent la pièce la meublant à en faire éclater les parois. Sa tristesse dégoulinait comme les grosses gouttes de pluie sales qui cognaient maintenant aux carreaux dans la couleur mauve du crépuscule.

Au bout d’une éternité, ma propriétaire bondit du canapé pour se diriger vers le bouquin éventré gisant sur le sol auquel elle flanqua un coup de pied qui envoya le malheureux s’écraser contre le mur. Le roman retomba mollement dans un « plaf » sinistre.

Puis le calme revint enfin, emmitouflé dans l’obscurité de la pièce. Les lueurs orangées des lampadaires l’éclairaient suffisamment pour observer ma propriétaire s’affaisser et retrouver un calme qui ne dissipait pas encore la honte produite par cet infâme accès de rage.

La nuit fut tranquille et le roman trouva en la poubelle son cercueil, tandis que je trônais au centre de la table basse. Seule, sans la douce protection des feuilles de papier qui racontaient des histoires imaginaires peuplées de héros éminemment beaux et lisses, des mensonges pernicieux aux atours innocents, infusant dans l’esprit des humains, jusqu’à provoquer une addiction morbide, dont l’issue ne pouvait être que funeste.

Dans le silence nocturne, l’astre lunaire vint lécher la table basse et lentement m’éclairer comme l’offrande sur l’autel déposée. Peut-être que la solitude de l’instant, le fait de me trouver nue sans mes atours de papier, j’ignore bien quoi exactement, mais lorsque le rayon de lune commença à me couvrir, un effroyable sentiment me secoua toute entière. Mes deux têtes ne savaient que regarder, mes mains ne savaient comment me cacher. Mon statut de carte à jouer, bien que je sois une Dame, carte majeure, ne me prévint de rien. L’éclat doré caressa le coin de papier et la peur m’envahit, frisson effrayant et excitant. Intégralement recouverte de lumière, un étrange phénomène survint. J’éprouvai une nausée formidable, les têtes me tournèrent tant que le salon pivota à une vitesse vertigineuse, un haut-le-cœur s’empara de moi et je fus projetée violemment au sol. Le tapis du salon me parut à la fois dur et tendre. Puis je sombrais.

À mon réveil, mes habits de carton avaient laissé place à un uniforme de chair recouvert de tissus lourds. Ma seconde tête avait cédé sa place à deux jambes que je découvrais nues. Mes tempes cognaient tant que je crus me disloquer. Quelle sensation étrange ! L’univers en trois dimensions me semblait extrêmement déplaisant. Malgré le feutre nocturne,

je distinguais des nuances inconnues. Je palpais les creux et les pleins de mon visage ; je touchais mes muscles neufs engourdis ; pinçais mes peaux dont la texture, à la fois douce et élastique, m’arracha un rire de joie pure.

J’ignore combien de temps je demeurai assise, toute à la découverte de mon nouvel apparat. Je réussis à me mettre debout, m’accrochant au cadre de la porte. Ma tête tournait de plus belle, sans savoir si cela provenait de ma transformation ou si l’impossible situation dans laquelle je me trouvais frôlait un état de folie.

Qu’allais-je devenir dans cet état ? Avais-je seulement déjà vécu sous cette forme, régnant auprès de mon Suzerain sur notre Royaume de Pique ?

Mes pas me dirigèrent comme un automate vers la chambre à coucher de ma propriétaire : elle m’y avait souvent emmenée. Moi dans sa main droite et son roman désastreux dans sa main gauche. Elle se couchait alors sur son lit, celui dans lequel je la voyais maintenant recroquevillée, emmitouflée dans sa couette, ses cheveux démêlés surgissant des dessus de drap, soulevés par son souffle régulier. S’inventait-elle, la nuit, une vie de princesse délivrée par son prince charmant ? Je devais lui ouvrir les yeux sur les histoires d’amour qu’elle croyait réalisables. Je me devais de lui expliquer que ces aventures-là ne sont que des inventions pour corrompre les esprits sains et emprisonner les jeunes filles, lui indiquer que d’autres histoires existent et qu’elle peut les écrire. Je m’approchai du grand lit, m’accroupis et repoussai légèrement le haut de la couette. Mes doigts s’accrochèrent à son épaule que je secouai. Elle grommela, et ouvrit ses paupières, ensommeillée, cherchant probablement l’origine de ce réveil brutal alors que la nuit résistait. Son regard, hagard, croisa le mien et s’arrêta net. Le menton toujours enfoui sous son drap, la jeune femme ne cillait pas. Elle écarquilla les yeux puis se redressa tel un diable surgissant de sa boîte. Devant l’incongruité de la situation – et je ne pouvais lui donner tort – elle se mit à crier. Je plaquai immédiatement ma paume large et aux doigts sertis de bagues sur sa bouche, obturant son souffle. Elle agrippa de ses deux mains mon poignet mais je ne cédai point. Je déposai mon index sur ses lèvres froides, lui intimant de se taire, ce qu’elle finit par faire sans broncher. Je me mis alors à parler, comme si cela était naturel.

– Ces lectures vous nuisent. Vous pensez que l’existence de ces personnages pourrait devenir vôtre : un bel homme qui soudain, surgit de nulle part, pour tomber follement et éternellement amoureux de vous ; ne voyant que vous, ne respirant que votre air exhalé ; ne regardant que vos yeux étoilés et transis d’amour pour lui. Croyez-vous réellement qu’un tel sentiment puisse exister et durer dans votre réalité ? Vous vous abêtissez de ces aventures, vous éloignant davantage chaque jour des vraies belles histoires. Ces sentiments sont tronqués et vous le savez fort bien. Alors, cessez sur-le-champ et faites-moi lire autre chose que ces romans dits à l’eau de rose qui pourrissent votre vie et gonflent vos yeux.

La jeune femme me fixait toujours. Son silence me convainquit de poursuivre.

– N’avez-vous jamais vu, autour de vous, un homme et une femme ne vivre que d’eux ? Et que cet amour-là s’écoule infiniment et sans heurt ? Mais réveillez-vous donc ! Jamais vous n’en rencontrerez, jamais. Laissez-là vos romans menteurs et plongez-vous dans les délicieuses aventures, bien écrites, qui vous envoûtent et vous mènent sur des terres vierges et magnifiques, dépeintes par de prestigieux écrivains desquels vous vous détournez et qui, pourtant, manient les mots avec virtuosité pour les assembler en bijoux d’une magnificence jamais égalée !

Je m’emportai. Je ne me retins pas et mes bras accompagnaient en rythme le mouvement de ma voix. Je voulais retrouver le plaisir solitaire et égoïste d’une lecture de qualité, d’un récit merveilleux, de mots qui, enchevêtrés ensemble, formaient une œuvre unique et sensuelle. Et là, à ce moment j’adorerais me coucher sur les feuilles de papier, épouser leur matière, absorber leurs mots comme autant de pépites d’un luxe inouï. J’en crevais à vrai dire. Et ma transformation, sans doute éphémère en humaine, n’y était pas étrangère, j’en fus persuadée à l’instant.

– Mais qui êtes-vous ? cracha-t-elle subitement, le feu aux joues et les flammes sous ses cils.

– Votre Dame de Pique, pour vous servir… Votre marque-page…

Elle s’arc-bouta et laissa éclater un rire dément qui me figea. Puis le silence revint s’abattre sur la chambre et nous nous toisâmes toutes les deux, jaugeant inconsciemment sans doute, le risque que nous représentions l’une pour l’autre. Finalement, la jeune femme sortit du lit pour me faire face.

– Aussi étonnant que cela puisse vous le sembler, je ne suis là que pour votre bien. Vous avoir vue et entendue pleurer, vous mettre dans un état de colère pour l’amour que vous réclamez, mais que vous vous interdisez… Les mots, les histoires de ces romans vous brisent et vous ramènent à votre désert sentimental. Cessez de les lire. Cessez de souffrir, cessez de…

– Vous plaisantez, n’est-ce pas ? C’est une farce ? Une blague, hein ? Où sont les caméras ? Qui êtes-vous? Qui vous a permis d’entrer chez moi, bordel ?

Ses yeux brillaient d’un feu nouveau, la fièvre l’embrasait. Elle prenait de l’assurance, une assurance effrayante à vrai dire. Je mis mes mains face à elle, en signe d’apaisement. Mais lancée, elle s’approcha de moi non sans une volonté farouche d’en découdre puisqu’elle agrippa fermement mes vêtements.

– Ça suffit, la plaisanterie a assez duré ! Qui êtes-vous donc, bon sang ?

– Je viens de vous le dire : la Dame de Pique qui vous sert de marque page et…

– Ta gueule ! Ferme-là, t’es complément cinglée !

Elle me tira avec force, m’entraînant dans le salon. Sur le pas de la porte, je tentai de me dégager, mais me cognai au chambranle. Elle en profita pour tirer de nouveau et avec force. Je trébuchai et m’affalai de tout mon long, entraînant dans ma chute, la jeune femme qui en profita pour s’asseoir à califourchon sur moi. Je n’eus guère le temps de m’appesantir sur notre stupide posture, car je reçus une volée de gifles. Elles cinglèrent ma peau et je perçus une douleur inconnue jusqu’alors. Un nouveau sentiment s’empara alors de tout mon être, un raz de marée brûlant qui déversa en mon corps une envie d’utiliser mes ongles et mes dents : je voulais la mordre. Ce que je fis. La jeune femme hurla de nouveau en tenant son avant-bras blessé et saignant. Je profitai de l’instant pour la repousser. Face à face, sur les genoux, nous commençâmes alors à nous battre et à nous griffer, telles deux pouilleuses. Une excitation morbide me saisit et plus j’assénais de coups, plus je désirais lui en donner. Et pourtant, je voulais juste lui faire changer de lecture. Mais moi-même, surprise et galvanisée, je fus entraînée dans un tourbillon de violence.

Je réussis à la faire basculer. Une onde de frayeur coula en elle jusqu’à inonder ses yeux de crainte. Je l’observais, fascinée par le pouvoir que je détenais soudain entre mes mains : elle m’appartenait, plaquée au sol, les jambes repliées dans une position qui devait lui être inconfortable, tandis que je la chevauchais. Et je la tenais sous ma coupe comme le dernier pli qui remportait la manche et la partie, celle où mon image seule ravissait les hommes que j’érigeais en vainqueur par ma seule présence dans leur jeu. Ces images du passé me revinrent subitement. Les miens, jouets entre les mains d’hommes agacés ou joyeux nous jetant en mêlée sur le tapis élimé. La jeune femme profita de ma brève inattention. Une douleur aiguë m’arracha un cri. Ma poitrine se mit soudain à brûler, je suffoquai et, dans un réflexe que je m’ignorais, couvrit mon buste de mes paumes. Un objet brillant sous la lueur lunaire était fiché en mon cœur. J’en fus estomaquée, surprise par la vélocité de ma victime. Elle venait d’introduire les lames d’une paire de ciseaux en mon sein ! Mes mains teintées d’un vermillon luisant et poisseux tremblaient. Ma respiration s’intensifiait, et ma colère s’évaporait en même temps que mon sang dont la tâche formée sur le tapis du salon n’en finissait pas de s’étendre. Je sentis mes forces me quitter et me laissai choir sur le dos, libérant la fille.

L’aube naissait, recouvrant la pièce d’un halo rose doré. Le silence s’abattit et je me souvins de ce que j’avais à dire. Elle m’observait, livide et immobile. Et je la regardais à mon tour, tendant ma main son visage. Un rayon de soleil naissant m’effleura et je ressentis une brûlure désagréable. Je balbutiai quelques mots, un goût de métal m’emplit la bouche. Un spasme me saisit et je crachai des gouttes de sang. Mon corps devint aussi léger qu’une feuille cartonnée…

Une carte à jouer, une Dame de Pique, gisait sur le tapis du salon, les ciseaux plantés en son milieu, la déchirant largement. Le soleil la recouvrait complètement et elle ne brillait plus. Toute cornée, abîmée, ternie, aux couleurs pâlies…

Ce jour-là, les livres honnis de la Dame de Pique rejoignirent leurs camarades de papier dans les boîtes à livres pour tourner entre les doigts de femmes mélancoliques.

La Dame de Pique regardait le ciel. Le vent y poussait paresseusement les nuages. La pelouse sentait bon l’herbe coupée, elle paraissait tendre et douce pour ses côtes de papier.

Qui la ramasserait ? Qui voudrait d’elle pour garder la page d’un récit merveilleux ? Une histoire rythmée, une aventure jamais égalée, des mots qui s’enfileraient comme des perles pour former un collier de bonheur… Qui ?

À propos de l’autrice

Florence mène une vie ordinaire et occupe un travail ordinaire. Couper avec la réalité s’avère une nécessité et ses lectures ont toujours eu pour but de lui procurer le plaisir des voyages dans l’imaginaire.

C’est en découvrant les histoires postées par une nouvelliste sur le blog du Nouveau Monde que l’envie d’écrire s’est révélée. Aujourd’hui elle ne peut plus s’en passer.

C’est d’ailleurs sur ce site que quelques-unes de ses nouvelles sont parues. Trois autres histoires ont fait l’objet d’une insertion dans des recueils : Passeur d’histoire, présentée dans l’anthologie des chasses volantes par L’Ivre-Book et paru en 2015 ; Le Voyage édité par Arkuiris en 2017 dans l’anthologie Entre rêves et irréalité ; et Chat noir, chat gris une de ses nouvelles écrites au cours de sa participation à l’Académie de l’Imaginaire en 2016 et insérée dans l’anthologie du même nom.